peraldar - le livre 2
Chap. 2 Penser à autre chose…
Yvan Vongroff me fit penser à autre chose pendant deux heures. Pour ça, il était phénoménal ! Il ne nous enseignait pas la philosophie, il nous la faisait vivre, on ne philosophait pas, on vivait en philosophes… différent. Cet homme là, lorsqu’il paraissait, c’était un climat étrange qui s’installait. D’abord, de part son physique, il en imposait. Grand, carré, musclé, même la chevelure était incroyable, elle lui descendait jusqu’aux reins, très raide et d’un blanc lumineux bien qu’il avait à peine la trentaine. Des yeux gris qui vous scrutaient, vous fouillaient, quand il regardait quelqu’un, c’était comme s’il mettait toute son attention dans ce qu’il observait. Je disais souvent qu’il lisait dans nos pensées, ce qui était déstabilisent, c’est pour ça qu’il y avait des moments où on n’osait surtout pas le regarder de peur qu’il sache ce qu’on pensait de lui à ce moment précis…Bref, un jour le thème fut: l’influence, celle qu’exerce une personne sur une autre plus faible. Son regard constamment braqué sur moi c’était plutôt inquiétant à la fin, me sentait-il particulièrement concerné par le problème ? Pourquoi ? Toujours est-il qu’au bout de deux heures j’avais presqu’oublié mon bracelet, j’étais bien. Oui mais voilà, une seconde d’inattention, je retroussai mes manches, Yvan était juste à côté de moi, il me regarda et il vit. Il s’arrêta au milieu de sa phrase, devint livide, il y avait une espèce d’étonnement ahuri dans son regard, comme s’il avait vu quelque chose d’impossible, qui ne devait pas être là. Je remis immédiatement ma manche, il me regarda, cette fois avec une réelle compassion, il souffla :
- Rudy, on doit parler après le cours, c’est indispensable.
Je sentis qu’il y avait quelque chose de grave, et surtout tous les regards interrogateurs sur moi et Yvan, ça allait être difficile de donner une explication plausible, surtout à Dominique que je ne pouvais pas tromper si facilement ! Le quart d’heure de cours qu’il restait me paru interminable, apparemment ce bracelet ne lui était pas inconnu, y avait-il un rapport entre les deux ? lequel ? J’allais peut-être enfin avoir une explication, celle que j’attendais et redoutais depuis des mois…
- Rudy, viens avec moi dans mes appartements, il faut qu’on soit tranquilles.
- mais, Monsieur, j’ai cours maintenant
- oui, avec Allan, je m’arrangerai avec lui. Notre discussion est trop importante, ça ne doit pas attendre.
Sa chambre était spacieuse mais austère, avec des livres, partout, un bazar monstre. Il me demanda de m’installer sur le sofa, il retroussa sa manche et là, je dus avoir le même regard que lui tout à l’heure. Il avait le même bracelet que moi. C’était bizarre de se retrouver avec Yvan, lui qui m’avait toujours impressionné et fasciné, dans sa chambre, j’avais rêvé me retrouver ici pour discuter avec lui de tas de choses intéressantes. Avec lui tout prenait une autre dimension. Mais pas dans ces conditions, pas avec cette peur au ventre. Car son regard lorsqu’il m’avait montré son bras en disait long sur la gravité de la situation. Je lui posai la question qui me brûlait les lèvres.
- Est-ce-que vous savez ce que ça signifie ?
- Malheureusement oui . Je sais d’où vient ce bracelet, qui nous l’a mis et ce qu’il va nous en coûté d’avoir été appelés.
- Appelé ?
- Effectivement. Nous sommes en quelque sorte des élus. C’est incroyable de se retrouver tous les deux, car nous ne sommes que très peu.
- Expliquez-moi, s’il vous plait, dites moi tout ce que vous savez, même si j’ai très peur de l’entendre.
- Et tu as raison d’avoir peur. Notre vie est dédiée, nous n’avons pas le choix. Je vais t’expliquer. D’abord comment est apparu ce bracelet et pourquoi tu ne te souviens pas du jour précis où tu l’as vu pour la première fois. Il prit une bonne inspiration, ce qu’il allait me révéler était la réponse à des mois d’interrogation. Tu as été enlevé en pleine nuit, personne ne s’en est rendu compte. Le roi de ce monde t’a convié à une cérémonie, à laquelle tu as assisté de ton plein gré.
- De mon plein gré ?
- Le problème là-bas, c’est que tu es comme hypnotisé, envoûté par les habitants. Ils ne sont pas comme nous, ce sont des elfes. Il émane d’eux une telle joie de vivre, une telle sérénité qu’elle irradie tout autour d’eux et te pénètre en profondeur. A un tel point que tu ne peux absolument rien leur refuser, tout te parait naturel. Ainsi donc, tu a été invité à une cérémonie de consécration. Tu es un des rares parmi les humains à vivre dans les deux mondes à la fois. Et ils t’ont remis ce bracelet, tu as prononcé le serment de fidélité, ils ont attaché ce bracelet qui a été scellé par une formule que seul ton côté elfe connaît. Il te permet de garder le contact avec eux.
- Et comment ?
- Par des sensations. N’as-tu jamais ressenti de brûlure à l’endroit du bracelet ?
- Si, lorsque j’ai essayé de l’enlever et lorsque j’ai ressenti une espèce de mépris pour lui.
- Tout a fait. Ils ont ressenti ce qui se passait en toi à ce moment là et t’ont fait comprendre par là que tu déviais du bon chemin.
- C'est-à-dire ?
- Que ressens-tu vis-à-vis de ce bracelet, lorsque tu le regardes, que tu le touches, que se passe-t-il en toi ?
- Un sentiment agréable, une réelle dépendance même, mais une dépendance affective.
- Voilà pourquoi pendant le cours je te regardais souvent. J’ai senti que tu étais particulièrement concerné par le sujet, je ne savais pas précisément en quoi, mais je savais qu’il y avait quelque chose comme ça.
- Vous lisez vraiment dans nos pensées alors ?
- Peu à peu, à force de naviguer entre les deux mondes, je reçois des attributs elfiques. Celui-ci en est un. Ça va faire deux ans que j’ai le bracelet. Lorsqu’ils te sauront prêt, ils t’appelleront par l’intermédiaire du bracelet et tu les rejoindras, tout naturellement.
- Mais comment ça se passe ? Où est-il cet autre monde ? comment est-ce-qu’on s’y rend ?
- Ils communiquent avec toi par télépathie grâce au bracelet. Tu les entendras clairement te dire de venir. Tu fermeras les yeux, la formule te reviendra alors naturellement, tu la réciteras en touchant ton bracelet et tu rouvriras les yeux sur l’autre monde.
- En quoi ont-ils besoin de moi ?
- Tu, comme moi, es un lien entre leur monde et le notre, comme un ambassadeur. Tu représentes le monde dans lequel tu vis. Tu auras aussi un rôle à jouer. Pas tout à fait exempt de risques.
- j’ai beaucoup de mal à comprendre, ce qu’il nous arrive, c’est bien, pas bien, terrible ?…je sais pas moi, le monde des elfes, c’est quand même un rêve, un paradis sur terre, toi qui y as vécu, tu dois savoir, ça doit être magnifique non ? connaître de tels êtres c’est… whaou ! Non ?
- Dans un sens oui, c’est un lieu extraordinaire, les elfes sont des personnages absolument fantastiques, très accueillants.
- Mais ?
- Tu as raison, il y a un mais. Notre mission n’est pas simple. Les elfes et les hommes, c’est une longue histoire, un parcours de guerres et de rares moments de paix. Nous sommes, comment dire…dans une période de guerre froide. Les hommes ne veulent pas entendre parler des elfes et les elfes supportaient ça jusqu’à ce qu’un incident ne trouble cette relative tranquillité.
Il marqua un temps d’arrêt, comme pour m’annoncer une catastrophe, puis :
- Un homme a tué une licorne.
Il avait l’air profondément ému, et moi je ne savais plus où j’en étais, un autre monde hors du temps, des elfes qui communiquaient avec moi par la pensée grâce au bracelet et maintenant des licornes. Il y avait tellement de choses loin de ma réalité, que je ne connaissais qu’au travers de mes romans. Apparemment j’étais entré dans une de ces histoires imaginaires qui me faisaient planer loin de mon quotidien. C’était tellement difficile à croire, et pourtant…Yvan n’avait pas l’habitude de raconter n’importe quoi, et de toute façon il y avait ce bracelet, bien présent, lien indéniable entre ma réalité et cet imaginaire peuplé d’êtres fantastiques, et ce lien, je l’avais autours de mon poignet depuis plusieurs mois et ça, c’était bien réel ! Yvan respecta mon moment de réflexion puis il reprit :
- Les licornes sont beaucoup plus que de simples animaux, les elfes les aiment plus que tout, ils entretiennent avec elles des relations bien plus fortes et complexes que celles qui lient les hommes d’ici entre eux. Une licorne ne parle pas mais peux communiquer avec un elfe par la pensée, leurs pouvoirs magiques se complètent, les elfes ont besoin des licornes et inversement. Elles sont aussi l’emblème du royaume. Quiconque leur fait du mal est puni de mort. Et un homme en a tué une, c’est une très grande perte. En temps normal elles peuvent vivre plusieurs centaines d’années tout comme les elfes, sauf si elles sont tuées. Celui qui a commis cet acte de barbarie a déclaré la guerre. Ils ont bien l’intention de faire comprendre aux hommes la gravité de l’offense. Cet acte avait été prédit. Ils savaient que cela devait arriver bientôt, c’est pour cela qu’ils ont commencé il y a deux ans à rechercher ceux qui devaient les aider à communiquer avec le monde des hommes. Ces personnes là, nous en faisons partie. La prophétie prévoit que nous serons cinq en tout.
- Mais, celui qui a tué la licorne ne pouvait pas savoir ce que signifiait cet acte !
- Les elfes ne veulent rien savoir. Une seule chose importe, une licorne a été sauvagement assassinée, les hommes paieront pour ça. Cela fait trois mois, ils observent le deuil six mois, donc dans trois mois…la guerre entre les hommes et les elfes reprendra. Ils sont prêts à sacrifier le secret qui entoure leur monde depuis des siècles. Les hommes vont savoir. Dans trois mois, les hommes feront à nouveau connaissance avec les elfes. Nous n’avons aucune chance contre eux. Toi, moi et une poignée d’autres avons la charge insurmontable d’empêcher cela. Nous sommes les ambassadeurs de la paix. Très bientôt, nous nous retrouverons tous là-bas pour recevoir notre ordre de mission en détail.
- Ordre de mission… Mais, je n’ai rien d’un ambassadeur ! on se croirait revenu au temps des chevaliers. Je n’ai pas les qualités pour le rôle qu’on me donne ! c’est de la folie, ils se sont trompés, oui, c’est ça, ils se sont trompés. Toi, oui, tu as la force, la prestance, l’autorité d’un chevalier, mais, moi, rien de tout ça ! non absolument pas. J’ai peur de tout, je suis maigre et fragile et aucune espèce d’autorité. Je serais un boulet dans ce genre d’affaire, rien de plus.
- Pour ce genre de mission, il n’y a pas que la force. Bien d’autres qualités sont nécessaires. Toi tu as un charme fou qui t’apporte la sympathie des autres, tu es attachant, sincère, les gens t’aiment d’emblée, alors que c’est tout le contraire pour moi. Et crois-moi, dans une mission diplomatique, les rapports humains sont de première importance ! Il se fait tard Rudy, je dois te laisser. On reparlera de tout cela plus tard. Pour le moment, tu sais l’essentiel. Je te laisse digérer tout ça. Je sais que tu as une foule d’autres questions. Tu en auras les réponses là-bas, et crois-moi, cela ne saurait tarder.
Yan Vongroff était déjà quelqu’un de spécial et intimidant, mais il y avait aussi le professeur Allan, qui, lui, avait passé le cap du type intimidant pour devenir très vite, dès le premier cours, carrément effrayant. Nous étions tous assis, nonchalamment à bavarder en attendant qu’il arrive.
Et il arriva.
Son entrée dans la salle eut l’effet d’une douche glacée, autant pour ceux qui le virent tout de suite, que pour ceux qui avaient le dos tourné à la porte. Il y avait quelque chose de glacial dans son regard, un regard général lancé sur les étudiants suffit à faire taire les plus bavards et asseoir correctement, comme des écoliers de l’ancien temps les plus récalcitrants… Le ton était déjà donné, sans avoir ouvert la bouche. Il s’avança, claqua la porte, dans ce silence, ce fut tel un coup de tonnerre qui nous fit tous bondir. C’était comme si chacun se demandait ce qu’allait bien pouvoir lui faire cet étrange être tout de noir vêtu, aux cheveux noirs et au teint blafard. Un vampire, c’est cela, il nous faisait penser à un vampire…autant dire que nous redoutions le moment où il allait sourire, pour autant que ce fut possible sur un visage aussi sévère ! A notre grand soulagement, le sourire ne vint pas de tout le cours, ni des suivants. En plus de cela, il avait une étrange faculté, celle de nous forcer à dire la vérité, un simple regard droit dans les yeux et s’en était fini de nos petits secrets. Beaucoup s’étaient retrouvés à révéler des méfaits accomplis dans le plus grand secret, des manières de suptiliser des sujets de devoirs furent dévoilées, ceux qui avaient fait refaire la clé de la porte d’entrée (bon moyen de rentrer et sortir sans soucis de couvre-feu...) furent démasqués, même les sentiments n’étaient plus cachés, ainsi eut il le plaisir d’entendre certains le traiter de tous les noms sous l’effet de son regard. Ce supplice ne me fut pas épargné car il arriva qu’un beau matin, j’étais particulièrement fatigué, j’avais passé pratiquement la nuit entière à discuter avec Dominique, ça nous arrivait parfois, j’avais beaucoup de mal à garder les yeux ouverts. Le professeur Allan s’avança lentement vers moi, ses yeux vrillés dans les miens, impossible d’échapper à ce regard, ils se plaça devant mon bureau, se pencha vers moi, et souffla d’une voix très douce : « qu’est ce qui a bien pu vous mettre dans ce pitoyable état, Monsieur Rudy ? Souffrez-vous d’insomnies ?
- Non, non pas d’insomnies
- Alors, quoi ?
et ce regard qui me fouillait, c’était désagréable, et impossible à s’en détourner
- J’ai passé la nuit avec Dominique.
Là, le silence, puis les murmures, les petits rires des uns et des autres et, pour la première fois, le sourire du professeur Allan. Et bien non, ce n’était pas un vampire, ouf ! C’était déjà ça. Il semblait bien s’amuser, mais ne s’attendait visiblement pas à ce genre de révélation !
- Allons bon, quelle charmante confidence !
Là, je me ressaisis et me rendis compte du qui pro quo voyant les têtes hilares des autres et surtout celle de Dominique, pas hilare du tout celle-ci, mais plutôt effarée, blanc comme un linge.
- Ou là mais non ! C’est pas ça ! Attendez ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit !
- Tu n’as dit que la vérité
- Oui, oui, mais pas entière, j’ai passé la nuit A DISCUTER avec Dominique, c’est tout, ce sont des choses qui arrivent !
- Soit, l’incident est clos.
Il avait l’air de tout sauf convaincu le professeur, et les autres aussi, le mal était fait, maintenant qu’ils avaient cette idée en tête…Par la suite, il me prit très fréquemment pour cible de son regard noir et très efficace, je n’eu plus aucun secret pour lui. Chacun de ses cours était devenu un supplice, qu’allait-il encore trouver à me faire dire aujourd’hui ? Ca paraissait l’amuser beaucoup.
Je le détestais cet homme là, si on pouvait appeler cet espèce de gothique primitif incantateur de vérité un homme !
Chap. 3 Entre deux mondes
Certes, j’avais bien des questions en suspend, mais déjà, les révélations d’Yvan avaient répondu à beaucoup. D’abord, j’avais l’explication du bracelet, ensuite, j’entrevoyais pourquoi je ne me sentais plus tout à fait chez moi nulle part, pourquoi il me manquait quelque chose en permanence et pourquoi je me sentais différent des autres. Dominique, (quelle perspicacité !) avait encore une fois vu clair en moi, je m’éloignais, je n’étais plus tout à fait de ce monde et pas encore de l’autre. Vivre entre la terre des hommes et la terre des elfes n’allait pas être simple.
La nuit suivant ma discussion, je fis un rêve étrange, si tant est qu’étrange voulait encore dire quelque chose dans ma vie, c’était plutôt le quotidien qui se transformait en quelque chose de pas normal. Dans ce rêve, j’étais devenu moi-même une licorne et je communiquais avec moi-même, je veux dire, l’être humain. On était en symbiose totale, quelque chose que je n’avais jamais connu auparavant, c’était magnifique, bien qu’étant licorne, j’aurais souhaité que ce rêve ne prenne pas fin. Me retrouver dans mon lit en tant que banal être humain provoqua une véritable déception, la réalité devenait vraiment difficile à supporter, j’avais à la fois peur de ce malaise qui s’emparait de moi chaque jour d’avantage et en même temps j’étais tellement impatient de me retrouver dans cet autre monde. Pourtant, d’après Yvan, le jour où je serais là-bas, c’est que la guerre serait sur le point de commencer et que je devrais y jouer un rôle.
Je savais que Dominique ne s’en tiendrait pas là et qu’il n’allait pas laisser son meilleur ami s’enfoncer dans cette espèce de mélancolie qui ressemblait aux yeux de tous à une dépression latente. Effectivement, il m’embarquait de force dans toutes sortes de sorties entre étudiants, les cinémas, les restos se multiplièrent, mais il est vrai que plus rien ne m’intéressait vraiment. Un soir, il me rejoignit dans ma chambre comme on le faisait souvent pour discuter, on était bien ensemble, et là, il me lança une espèce d’ultimatum.
- Rudy, maintenant je vais te dire une chose, je ne suis pas dupe, je sais qu’il se passe quelque chose d’important, et crois-moi, je ne sortirai pas d’ici avant de savoir quoi. Alors vas-y, réponds à mes questions honnêtement. A chaque fois que je veux savoir, tu t’embarques dans des explications qui n’en sont pas et qui n'ont rien à voir avec des réponses. Tu vas me dire maintenant pourquoi tu restes dans ton monde, tu ne manges pratiquement plus, tu fuies les autres, et même pourquoi tu t’habilles comme ça avec des manches longues alors qu’il y a une canicule. Tu as quelque chose à cacher ?
- Arrête avec tout ça, s’il te plait. Effectivement il y a quelque chose, mais je ne peux pas t’en dire d’avantage.
- Tu penses vraiment que tu vas t’en sortir avec ce genre de réponse, tu m’as bien vu ? Effectivement, à le voir, il n’était pas satisfait ; mais que pouvais-je faire ? Il n’allait pas me laisser avant d’avoir l’explication, et il savait très bien lorsque je mentais, je ne pouvais pas inventer quoique ce soit, pas avec lui. Dominique, avec cette histoire, je risquais de le perdre, j’avais vraiment envie de lui dire, mais comment savoir ce que cet aveux allait provoquer ? Et puis, allait-il avaler cette histoire d’elfes, de licornes, de bracelet magique…Je le regardais, il y avait une douceur dans son regard, il avait l’art de me calmer lorsque ça n’allait pas, il avait toujours su comment m’aider, et là, il devenait fou de se voir impuissant à faire quoi que ce soit pour me sortir de là. Il prit mon bras, doucement, défit le lien de ma manche et la releva, conscient que la clé se trouvait là. Je le laissai faire, tout simplement parce que je ne pouvais plus résister à la tentation de me confier en lui. Ma décision était prise alors, j’allais tout lui dire.
Chap. 4 Révélation
Au moment précis où je prenais ma respiration pour me lancer dans les grandes explications, la lumière s’éteignit, on se retrouva pongés dans une obscurité totale, j’entendis alors très nettement une voix dans ma tête, elle était claire et très agréable, mais en même temps ferme et autoritaire. Rudy, prends la main de Dominique afin d’établir un lien », ce que je fis immédiatement et j’attendis, je ne sais pas combien de temps, assez long, et la voix se fit à nouveau entendre. Rudy, j’ai expliqué certaines choses à ton ami, non pas la totalité, un être humain ne pourrait pas comprendre, juste de quoi attendre que tout lui soit révélé, quant à toi, ne lui dis rien de plus. Et le contact se rompit, la lumière revint. Dominique me regardait d’un air grave.
- Je pensais bien qu’il y avait quelque chose de spécial, mais alors, ça… je ne m’y attendais pas. D’ailleurs, je n’ai toujours rien compris, tout ce que je sais, c’est que je ne dois plus te poser aucune question, que tu vas bien, que bientôt tout me sera révélé. Bref, que tout va bien… alors, je vais faire comme s’il n’y avait rien d’anormal et tâcher d’être patient, n’est-ce-pas ?
- Je crois bien que c’est exactement ça.
- Et bien, il ne me reste qu’une chose à faire pour ce soir, aller dormir !
- Bonne nuit, et ne t’inquiète pas, c’est vrai que je vais bien.
- Je l’avais bien compris, cette…voix….dans ma tête était très persuasive, elle a installé un sentiment de sérénité en moi, j’étais étonnamment bien ! bonne nuit, je sens que je vais faire de beaux rêves.
Il n’empêche qu’une phrase me revint en tête après-coup, « un être humain ne pourrait pas comprendre » alors pourquoi est-ce-qu’à moi la révélation avait été faite ? Avoir été en terre des elfes faisait-il que je n’étais plus tout à fait un être-humain à leurs yeux ? Il était vrai qu’Yvan m’avait dit qu’il avait acquis des attributs d’elfes à force d’aller là-bas. C’était grisant de savoir que j’avais peut-être en moi une part elfique…et en même temps, cela me semblait, normal. Je basculais du monde matériel vers un monde imbibé de magie, j’aurai dû devenir fou, mais non, cela ressemblait étrangement à l’idée que je m’étais toujours fait du destin, de mon destin.
Cette nuit, je ne sais pas de quoi j’avais rêvé, mais je retins un nom : Ré’em et une voix. Quelle voix ! Calme, extraordinairement douce, une voix à calmer les pires colères du professeur Allan, et cela relevait de la magie, c’était clair ! Toujours est-il que je me levai avec un esprit serein, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps. C’était très agréable comme sensation. Je me rendis au réfectoire, bien que n’ayant que peu d’appétit, comme d’ailleurs chaque jour depuis quelques temps. Dominique était là à m’attendre, il avait l’air d’avoir mal dormi, et d’être dans les nuages. Cela dura toute la journée, et les suivantes aussi. Au début, je mis ce comportement sur le compte de notre soirée en communication avec les elfes. Jusqu’au jour où Yvan s’adressa à moi par télépathie en plein cours, chose qu’il n’avait jamais fait. Il me demanda de rester après le cours.
Ce que je fis. Et Dominique aussi. Je lui demandai s’il m’attendait.
- Non, c’est Yvan qui m’a prié de rester après le cours.
- Yvan, vous pouvez parler à tout le monde comme ça ?
- Non, pas à tout le monde, venez, nous ne devons pas être dérangés.
Une fois dans sa chambre, il a pris la main de Dominique.
- Remonte ta manche, s’il te plait.
Dominique fit un pas en arrière, comme pour se protéger, et moi je commençai à entrevoir l’explication de son comportement étrange de ces derniers jours.
- Je vois, c’est normal. Rudy, montre-lui ton bracelet.
Au même moment Yvan monta sa manche et découvrit son bracelet. Voyant nos deux bracelets identiques, Dominique nous révéla lui aussi la présence du bracelet.
- J’avoue que je ne comprends rien, nous avoua –t-il à ce moment là.
- Et moi non-plus, répliquai-je, je croyais qu’on était très peu ? Ceci-dit, je suis très heureux que tu sois impliqué dans la même histoire que nous Dominique.
- Je suppose que tout cela nous sera expliqué plus tard, je n’en sais pas plus pour l’heure.
- Dis-moi Yvan, cette nuit, j’ai fait des rêves qui n’ont aucun sens pour moi, mais j’ai retenu le nom de Ré’em et je sais que quelqu’un m’a parlé. Ca a une signification, ou bien…
- Effectivement, Ré’em signifie Licorne. L’une d’entre elle peut être entrée en communication avec toi cette nuit.
- Pourquoi ?
- Difficile à dire, peut-être t’a-t-elle senti tendu et a voulu te rassurer, les licornes sont très sensibles à nos états-d’âme et se chargent volontiers de remédier à nos peurs en nous apportant réconfort et tendresse.
- J’aimerais qu’on m’explique si cela ne vous dérange pas trop ! entre ce bracelet apparu je ne sais d’où, ni quand, et cette licorne qui te parle dans tes rêves, Rudy, j’ai un peu de mal !
On l’avait oublié Dominique, il tombait de haut lui aussi. Yvan patiemment lui expliqua tout, exactement comme il l’avait fait avec moi quelques jours plus tôt.
- D’accord, finit par dire Dominique, et le top départ est pour quand ?
- Ça c’est le mystère, lui répondit Yvan, mais pour très bientôt je le sens. Ca va aller Dominique ?
- Disons que je dois faire avec et être patient, mais je ne vous cache pas que je n’aime pas ça du tout, vraiment pas. J’ai l’impression de ne rien contrôler, et ça ne fait que commencer ! de toute façon, ça ne sert à rien de se lamenter, on verra bien.
Voilà une des nombreuses qualités de Dom qui faisaient qu’il avait toujours été mon soutien dans mes épreuves, il avait enduré des tas de choses pour moi sans se plaindre et apparemment, c’était loin d’être fini… Moi, à côté, c’est la fragilité incarnée, toujours peur de tout, à imaginer le pire, croire toute cause perdue, fataliste, ultra-sensible… une plaie ! Même physiquement tout nous opposait. Dominique était grand, brun, le teint mat, le nez de Cléopâtre, des yeux noirs avec un regard franc et sincère, tout le contraire de moi, les cheveux roux, longs, le teint très pâle, au moins dix cm de moins que lui, les yeux verts. Alors voilà, l’adage des contraires qui s’attirent était vérifié chez nous !
Ainsi donc, nous étions trois ambassadeurs réunis, dans l’attente de notre mission. Et qu’allait-on nous demander ? Dominique se rendit à l’évidence : il y avait tellement de choses que nous ne pouvions pas comprendre dans l’état actuel des choses, qu’il ne servait à rien de se poser encore plus de questions. Certes, c’était vrai, mais c’était vraiment troublant. Ré’em se rappela à moi à ce moment là, me faisant comprendre que tout irait bien, que je devais contrôler mes sentiments, ce que je parvins à faire…à demi. On ne chasse pas le naturel comme ça !
Ce jour-là, plus la journée avançait, plus le calme se faisait en moi, jusqu’à connaître une sensation de plénitude jamais ressentie auparavant. Dominique avait l’air aussi très heureux, quant à Yvan, difficile de déchiffrer quelconque sentiment dans ses yeux gris et son attitude toujours distante et même carrément froide. En y repensant, les discussions que j’avais eues avec lui avaient été des moments privilégiés où un peu de chaleur semblait être sortie de ce bloc de glace. L’attitude du professeur Allan aussi nous surprenait, il s’en prenait à tous sauf à nous, pourtant j’était terrifié à l’idée qu’il nous demande à l’un ou à l’autre de révéler l’existence de nos bracelets et toute l’histoire qui allait avec, mais non. Un secret aussi gros, ça aurait dû le mettre en alerte. Il était vraiment vraiment étrange.