peraldar - le livre 3
Chap. 5 Dornolwe terre des elfes
Ils étaient trois pour nous accueillir, ils se ressemblaient tellement ! Très élancés, vêtus d’une tunique blanche, avec une ceinture argentée, d’eux semblait provenir la lumière qui les éclairait. Ils étaient fabuleusement beaux ; d’une élégance altière. Leurs cheveux longs jusqu’aux reins étaient aussi chargés de lumière, d’un blancs argenté translucide, tellement légers, on aurait dit de la soie et des yeux d’ambre. Leurs pas étaient souples, ils semblaient effleurer le sol. Ils nous guidèrent sur un chemin qui serpentait entre les arbres, la forêt était dense et en même temps claire, on ne pouvait dire d’où provenait la lumière. Les arbres se rejoignaient à la cime pour former un toit de feuilles délicatement bercées par le vent. En observant bien, on pouvait apercevoir les habitations, elles se mêlaient aux arbres, tout y était en harmonie. Après une longue marche silencieuse, on se retrouva devant un immense palais, qui nous était apparu comme sorti de nulle part, il se fondait dans le paysage, je ne sais par quel mystère. De chaque côté tombait une immense cascade, elle semblait s’ouvrir en deux pour permettre l’ouverture du palais.
- Voici la demeure de notre roi Gil Galdor, de notre reine Celarathiel et les princes Mel-Aldar et Sairon. Il vous attendent, et se réjouissent de vous voir enfin tous réunis.
Le palais n’offrait pas un spectacle saisissant, bien au contraire, ce qui était surprenant, c’était l’austérité des lieux, tout y était simplifié, les lignes épurées, rien d’inutile et des livres, des livres, des livres…il y en avait partout ! Lorsque nous entrâmes dans la salle du trône, il y avait là le roi, la reine et les deux princes et deux autres êtres humains comme nous.
- Soyez les bienvenus parmi les elfes gris. Nous vous adressons les salutations de toute la population qui vous accueille avec un grand soulagement. Car l’inquiétude est dans nos cœurs, notre liberté est menacée.
Il marqua une courte pause. La voix du roi était grave, posée, sans fluctuation, parfaite à son image. Il reprit :
- L’accord qui avait été établi entre les hommes et les elfes vient d’être rompu, nous ne pouvons prendre le risque de ne pas réagir. Nous allons devoir nous défendre et donc passer à l’offensive et nous servir de nos dons contre les humains, chose que nous répugnons au plus au point. Mais, il y a encore un espoir de maintenir la paix, et c’est en vous cinq qu’il réside.
Après cette entrée en matière très clair, il nous mit à l’aise, il avait probablement perçu notre malaise à entendre tout ça.
- Je puis comprendre que tout cela vous paraisse nouveau et effrayant, mais avant tout très loin de votre réalité à vous, habitants de la terre des hommes, maintenant, asseyons nous autours d’un repas et vous pourrez poser toutes les questions qui assombrissent votre esprit afin que tout soit clair pour vous.
Il y avait une immense table ronde en pierre, des chaises en bois finement sculptées de motifs d’arbres, de feuilles et sur chacune d’elle était inscrit un mot en langage elfique, ce fut là ma première question.
- Que signifient ces inscriptions ?
- Notre peuple est au centre de la forêt, nous en sommes les gardiens. Hélas, le pacte a été rompu, la félicité n’est plus, le jour sombre du combat a commencé. Chaque mot essentiel de cette prophétie est inscrit sur une chaise, et regardez, tout autour de la table, ces mêmes mots ont été gravés : enedh, taur, band, nae !, gowest, galu, dram, maeth.. Nous ne savons depuis quand ces mots sont ici, notre malheur est de savoir qu’il sont pour nous, aujourd’hui.
Le prince Mel-Aldar avait pris la parole, il s’adressait à nous avec beaucoup de douceur dans le regard et dans la voix, on aurait pu l’écouter des heures sans se lasser. Ce fut à Yvan de poser la question qui nous brûlait les lèvres.
- Maintenant, Sire, dites-nous quelle sera notre rôle, et pourquoi nous avoir choisis nous ?
- Tout d’abord, répondit le roi, il parlait lentement, de manière à donner de l’importance à chacun des mots qu’il employait, permettez que je réponde à votre deuxième question en premier. Vous cinq, Yvan, Raphaël, Norbert, Rudy et Dominique, avez en commun quelque chose d’essentiel, votre déception du monde vous a entraîné chacun vers un monde de rêves, d’imaginaire qui importe parfois plus que votre réalité. Vous êtiez prêts pour faire connaissance avec nous, car certains de notre existence. Vous avez en vous une part qui n’est pas de votre monde, mais du nôtre.
- Comment expliquez-vous cela ?
J’avais du mal à comprendre pourquoi nous étions, en quelques sortes différents.
- Beaucoup d’autres sont déçus du monde dans lequel ils vivent et préfèrent se réfugier dans leurs rêves ou dans un monde imaginaire quelconque, continuai-je.
- Vous être effectivement différents, et, appuyant sur chaque mot, dans votre essence même. Le sang qui coule dans vos veine n’est pas le même, car vous êtes les très rares descendants de l’union des elfes et des hommes, vous êtes ce que nous appelons des Peraldar : des semi-elfes.
Encore une nouvelle inattendue, mais pas si étrange et qui expliquait bien des choses.
- Et comment nous avez-vous retrouvés ?
- Il y a un lien entre les elfes, beaucoup moins puissant avec les semi-elfes, mais nous sentons tout de même votre présence, l’onde de communication passe par vous, même si nous ne pouvons communiquer avec vous par la pensée pour le moment, raison pour laquelle vous avez ce bracelet autours du poignet. Ils se détachera de vous lorsque vous aurez la même capacité que nous à communiquer par l’onde. Maintenant, avant de répondre à votre deuxième question, Yvan, je vous présente Raphaël et Norbert qui sont tout comme vous des semi-elfes et auront aussi le rôle d’embassadeurs de notre peuple auprès des hommes, je sais que vous vous entendrez car vous êtes semblables et à la fois très différents, mais vous vous complétez tous entre vous.
Raphaël était quelqu’un qui en temps normal m’aurait fait terriblement peur. Pas très grand, mais très impressionnant, vêtu de noir de la tête aux pieds, des vêtements vaporeux qui lui donnaient des contours presque flous, des cheveux mi-longs noirs corbeau, des yeux noirs, cernés de noirs, et il n’avait vraiment pas l’air très engageant. Pourtant, il nous souriait, et c’était un des plus beaux sourires que j’avais jamais vu. De ces sourires qui de par leur rareté n’en sont que plus précieux, et sur ce visage, il devait être terriblement précieux. Norbert était aussi quelqu’un de plutôt inquiétant, apparemment taciturne, très grand, des bras et des jambes qui n’en finissaient pas, tout en noir aussi, mais des cheveux cuivrés, aux épaules, avec une longue mèche qui lui cachait la moitié du visage, pourtant beau, un regard d’une couleur indéfinissable, entre le noisette et le vert, un nez aquilin, le sourire, je ne l’avais pas encore vu. Cette grande mèche de cheveux semblait vouloir cacher une longue cicatrice qui partait de la racine des cheveux du côté droit du visage, passait entre les yeux, lui barrait la joue gauche, pour finir vers le lobe de l’oreille. Loin de l’enlaidir, cette cicatrice apportait une note de mystère à ce beau visage, il était vraiment troublant.
- Maintenant, je vais vous parler de votre mission. Elle consistera en premier lieu à aller porter un message au magicien de votre terre qui est en contact avec nous. Il n’y en a qu’un à qui nous permettons ce contact. Ce lien date de plusieurs siècles, alors que la terre des hommes et Dornowe étaient en harmonie, il nous est resté fidèle pendant la guerre qui sévit pendant plus de cent ans, il a ensuite choisi en accord avec le peuple des elfes un disciple qui nous a juré fidélité, devenu magicien confirmé et ayant acquis notre entière confiance, celui-ci a à son tour et toujours avec notre accord choisi un autre disciple et il s’en est suivi ainsi au fil des âges. Notre ami magicien s’appelle de son nom elfique Onoro, frère, allié des elfes. Allez le trouver et portez-lui ce pli – puis appuyant sur les mots- ceci est d’une extrême importance. Cette mission parait simple, malheureusement il n’en sera pas ainsi, car un peuple nous veut du mal et se tient prêt à nous nuire. Ils vous ont très certainement déjà repérés car leur magie est très puissante. Ils ne doivent en aucun cas trouver l’un d’entre vous seul, soyez toujours ensemble, ou au moins par deux.
- Qui sont-ils ?
C’était la première fois que j’entendais le son de la voix de Raphaël, gutturale aurait pu être approprié.
- Ce sont le peuple des elfes noirs.
Ma surprise était à son comble.
- Parce qu’il y a des elfes mauvais, je pensais que vous étiez tous pacifiques !
- Je suis navré de vous apporter telle désillusion, les elfes noirs sont maléfiques, ils vivent dans les profondeurs de la terre. Vous les reconnaîtrez aisément, leur peau est noire, leurs cheveux blancs et leurs yeux ont la couleur du sang. Il est vrai que la terre des elfes réunissait à son début tous les elfes et les relations entre chaque clan d’elfe étaient pacifiques. Mais les elfes noirs étaient avides de pouvoir, cette avidité a pris le dessus, ils se sont peu à peu détournés de la voie de la justice et de la sagesse. Les autres elfes nous sommes tous unis, les sylvains, les hauts elfes et ceux de la mer afin de leur faire entendre raison, mais ce fut peine perdue, se sentant menacés, ils ont décidé d’envahir nos terres. S’ensuivit une guerre de plusieurs siècles, ce fut un massacre sans précédent. Les elfes noirs étaient supérieurs en puissance magique, mais tous les autres elfes réunis étions nettement supérieurs en nombre et en sagesse. Nous l’avons emporté et envoyé ceux de nos frères qui étaient devenus nos ennemis vivre sous la terre. Ils ont refait leur vie dans les profondeurs et sont devenus les maîtres des grottes sombres. Mais ils ont gardé une puissante rancune contre nous tous et cherchent l’occasion pour se venger. Puis il prit une profonde inspiration. Vous êtes aujourd’hui leur cible.
- Et maintenant, la guerre contre les hommes menace, n’est-ce-pas ? Reprit Yvan
- Elle ne menace pas, elle a été déclarée. Comme vous le savez, une de nos licornes a été tuée. C’est un acte d’une extrême gravité, et les hommes le savent. Ils nous ignorent, certes, mais connaissent nos lois, or tuer une licorne est puni de mort. Nous leur demandons de nous livrer l’homme, s’ils refusent ou se trouvent dans l’incapacité de le faire immédiatement, alors, qu’ils se considèrent comme ayant déclaré la guerre contre la terre des elfes. Tel est le texte que vous serez chargés de transmettre à Onoro. Lorsqu’il aura le texte en main, il se joindra à vous pour avertir les hommes. Chaque souverain de vos sept territoires doit en prendre connaissance. Et me transmettre sa réponse.
- Très bien, reprit Raphaël, s’il vous plait, Sir, parlez-nous de ce que nous risquons. Car, vous l’avez dit, notre mission ne sera pas sans danger, vous nous avez parlé des elfes noirs, nous sommes leur cible, que peuvent-ils nous faire exactement ? Quelle est leur manière d’agir ? Je suppose, qu’il y a certaines précautions que nous devons prendre ?
- Il y a des pièges à éviter, je vais vous en parler, sachez toutefois qu’ils sont très observateurs et intelligents en plus de la puissance de leur magie, et contre cela, seuls une extrême prudence de votre part et beaucoup de chance vous permettront d’atteindre le but sans vous faire prendre. En toute circonstance, gardez-le pli caché, et ne révélez jamais votre mission. Je ne voudrais pas que les elfes noirs sachent tout cela.
- Mais, attendez, Dominique semblait revenir à la réalité, on veut bien vous aider, là n’est pas la question, mais nous n’avons aucun de vos pouvoirs pour nous défendre, pourquoi ne pas envoyer un groupe de vos elfes, les plus puissants, ils auraient beaucoup plus de chance que nous de rencontrer ce magicien !
- Nous ne pouvons pas laisser cette mission à des elfes, seuls des êtres mi-hommes mi-elfes peuvent le faire. De plus, votre appartenance aux deux terres est ce qui nous permet de vous nommer ambassadeurs, vous n’êtes ni pour les uns ni pour les autres, vous êtes neutres, les elfes, aussi purs et pacifiques soient-ils ne pourraient prétendre à l’impartialité. Par-contre, deux des nôtres partiront avec vous et assureront au mieux votre sécurité.
- Juste, c’était une question somme toute sans importance, mais j’avais envie de savoir, pourquoi est-ce vous, les elfes gris qui prenez l’initiative ?
- Nous sommes les protecteurs du bien, sans notre vigilance la terre des elfes serait souillée depuis longtemps par les hommes, les mélanges entre les elfes et les hommes se multiplieraient et le peuple des elfes purs disparaîtrait. De plus, si nous laissions les hommes envahir nos terres, les elfes noirs s’allieraient avec eux et le mal se répandrait comme une marée dévastatrice.
Et bien, il avait une bien piètre opinion des hommes…
- Nous devons défendre nos terres, nos forêts et tout ce qui y habite, nos peuples y compris. Notre terre se nomme Dornolwe, qui signifie Terre de Sagesse. Nous sommes les elfes qui possèdent les plus anciens écris qui remontent à bien des millénaires avant nous et nous nous nourrissons des expériences passées qui sont des leçons pour le futur. Nous puisons dans ces écrits beaucoup de savoirs qui nous sont indispensables. Ne reniez jamais les faits de vos aïeuls, chaque histoire de chacun d’entre nous depuis le commencement des temps apporte ses leçons à qui sait les étudier. Et c’est ce que nous faisons.
Puis, fonçant les sourcils, il prit un visage sévère, il nous fixait chacun notre tour comme pour imprimer sans notre esprit ses paroles.
- Quant aux moyens d’éviter les elfes noirs, ne voyagez que de jour et n’entrez jamais dans une grotte, même pour vous abriter, ils connaissent chaque grotte, chaque entrée est gardée nuit et jour. Si vous êtes pris, fermez votre esprit, ils essaieront de vous pervertir, de vous rallier à leur cause par la pensée. Ils ne pratiqueront peut-être pas la torture physique mais fouilleront votre esprit et chercheront à s’y infiltrer par tous les moyens afin d’y insinuer des idées malsaines. Fermez toute porte permettant d’accéder à vos pensées, il vous faudra une grande concentration, les elfes excellent en ce domaine, pour vous, c’est une discipline inconnue. Mel-Aldar et Sairon assureront votre entraînement pendant deux mois, puis vous partirez. Maintenant, je pense qu’il est temps pour vous de prendre un peu de repos, nos fils vont vous montrer vos appartements, dans quelques heures vous commencerez votre entraînement, tâchez de dormir, car beaucoup d’efforts vous seront demandés.
Partie 2
Formation elfique
Chap. 6 La vie des elfes
Mel-Aldar et Sairon étaient vraiment des personnages très agréables, très semblables et à la fois totalement différents. Nous restâmes deux mois avec eux, et apprîmes à les connaître, une véritable complicité naquit entre nous tous. Seul Norbert semblait vouloir garder ses distances, il semblait n’accorder sa confiance qu’en Raphaël, ils parlaient des heures entières tous les deux à part, une solide amitié semblait les lier.
Pendant ces deux mois, nous vécûmes la vie des elfes, sans transition, elle nous semblait pourtant tellement plus adaptée à notre nature. Nous étions bien. Entourés de la forêt, c’était comme si nous étions en parfaite communion avec tout ce qui composait cette forêt : les arbres, les animaux, même le moindre des insectes, tout prenait de la valeur, la valeur de la vie, que nous apprenions à respecter, leur vie, notre vie, étaient sans grande différence, la vie était ce que nous avions en commun, et c’était plus important que tout. Notre perception des choses n’était plus la même au bout de deux semaines déjà.
Mel-Aldar se chargea de nous apprendre à comprendre et communiquer avec ce qui nous entourait, jusqu’à percevoir les choses sans les voir, sentir l’essence même qui composait les êtres vivants. Nous restions des heures entières assis par terre au cœur de la forêt, les yeux fermés, concentrés sur la vie de la forêt. Nous développions peu à peu notre côté elfique. Nous fûmes capables au bout de ces deux mois de nous diriger les yeux bandés, de reconnaître une présence et de part son essence, si elle était animale ou elfique, animée de bonnes intentions ou non. Mel-Aldar était d’une patience à toute épreuve, et heureusement, car avec Dominique et son esprit pratique, il y eut des moments épiques, il était celui qui eut le plus de mal à quitter son enveloppe terrestre pour se concentrer sur son côté elfique, persuadé qu’il était victime d’une erreur, qu’il n’avait rien en commun avec les elfes, il comprit toutefois vite que les elfes ne se trompent jamais, s’ils avaient reconnu en lui un semi-elfe, c’est qu’il en était un. Développer ses dons lui en avait apporté la confirmation car aucun homme ne pouvait faire ainsi.
Mel-Aldar aimait la nature et communiquait avec tout ce qui la composait, son nom signifiait : ami des arbres. Il nous avoua un jour, alors que nous étions aux cœur de la forêt, qu’il se sentait très proche de la communauté des elfes sylvains qui vivaient reclus dans la forêt.
- Ici, nous disons d’eux qu’ils se cachent au cœur de la forêt et ne se préoccupent absolument pas de ce qui se passe à l’extérieur. Je ne le pense pas. Il parlait avec passion. Ils aiment les arbres, plus que tout, qui leur transmettent paix et force, mais je reste persuadé que lorsqu’ils sauront ce qu’il s’est produit, ils auront peur pour leur habitat et seront prêts à en sortir pour rejoindre les autres et se battre.
C’était la première fois qu’il parlait en son nom, alors que les elfes avaient cette curieuse habitude de parler au nom de leur peuple, comme si tous avaient la même pensée, ce qui n’était pas loin d’être vrai d’ailleurs.
Sairon quant à lui était beaucoup plus psychique et cérébral, son nom d’ailleurs était la traduction elfique de sagesse. Il avait souvent le nez dans ses livres et l’esprit en méditation et se coupait ainsi du reste du monde. Il était aussi beaucoup moins accessible que Mel-Aldar, plus hautain, limite imbu de sa personne. Toutefois, il nous enseigna, et il semblait réellement prendre du plaisir dans le fait de nous initier à un pouvoir dont nous ne connaissions pas même les balbutiements, nous voir progresser lui apportait une satisfaction réelle, pour nous, pas seulement pour lui, il semblait apprécier notre présence et nous accordait volontiers du temps pour répondre à nos nombreuses questions sur les elfes, leur vie, leur histoire, les prophéties. En quelques jours, il nous connaissait déjà chacun d’une manière profonde, on aurait dit qu’il savait tout de nous, il pouvait prévoir nos réactions en fonction de nos caractères, il avait parfaitement compris de quelle façon chacun d’entre nous fonctionnait. C’est avec lui que nous apprenions à fermer notre esprit aux intrusions. C’était des moments très intenses et difficiles, particulièrement pour trois d’entre nous, Raphaël, Norbert et moi, car nous avions tous trois vécu des choses très difficiles. C’était des choses que nous voulions oublier et que nous avions refoulées dans un recoin de notre mémoire. Or Sairon tomba immédiatement dessus, bien-sûr, l’entendre parler de ces évènements fut très difficile à supporter. D’autant que ces leçons n’étaient pas individuelles. Nous étions réunis dans une grande pièce, dénuée de tout ornement, très austère, assis en rond à même le sol. Sairon sonda mon esprit, puis me regarda avec une extrême contrition, il parla, et ce qu’il dit ne me plut guère.
- Rudy, tu m’as clairement montré une expérience de ton passé particulièrement douloureuse, sais-tu ce que cela signifie ?
Non je ne voyais pas.
- Tu veux te débarrasser de ce fardeau, tu ne parviens pas à gérer ce souvenir, tu me l’offres. Tu dois en parler à tes frères ici autours de toi, ils comprendront mieux d’où vient ta sensibilité exacerbée, mais fais le seulement lorsque sera venu le moment pour toi.
Puis il se tourna vers Norbert,
- Il en est de même pour toi, ce que tu as vécu il y a un an, tu ne peux le garder pour toi, ceci est beaucoup trop lourd, certes, Raphaël sait, mais tous doivent savoir pour mieux te comprendre, tous se demandent d’où vient cette cicatrice, tu ne peux les laisser dans le doute. Or il est impératif que vous vous connaissiez chacun comme moi je vous connais, pour cela, seule une parfaite sincérité, et transparence entre vous peut accomplir ce prodige. Raphaël, penses-tu que tous ici autours de toi, hormis Norbert, acceptent ton aspect noir sans se poser de questions ? Non, l’esprit n’est pas ainsi fait, il a besoin de savoir, tant qu’il y aura des questions entre vous, vous ne pourrez pas former une équipe soudée et vous faillirez dans votre tâche. Soyez confiants, vous êtes de même essence, vous êtes des Peraldar, vous pouvez vous livrer entièrement entre les mains les uns des autres, je vous en fais la promesse. Aucun de vous ne décevra l’autre dans la confiance qu’il aura placé en lui.
L’entraînement de l’esprit fut accompagné par celui des armes. Pour nous, l’épée et l’arc étaient des outils absolument inconnus, du moins, hors des histoires que nous avions lues ou entendues. Nous devions savoir nous défendre pour pouvoir traverser les terres noires où nous subirions sans aucun doute des attaques virulentes. Les elfes noirs étaient somme toute…des elfes ! donc indéniablement très adroits avec les armes comme avec l’esprit. Passer d’un niveau de débutant à un niveau expert demanda beaucoup d’efforts et d’heures d’entraînement intensif. Hors, il advint quelque chose d’inattendue. Notre corps se développa anormalement vite, nous étions en train de changer, de nous affiner et de développer nos muscles à une allure impossible pour un humain. Notre force décupla et notre endurance parut ne connaître plus aucune limite. La magie des elfes ! nous la cotoyions jour après jour, elle nous devint plus familière et facile à appréhender, nous n’étions plus dans l’inconnu mais dans l’apprentissage de notre essence même. En peu de temps l’épée et l’arc furent aussi faciles à manier que s’ils avaient appartenus à notre corps.
Chap. 7 Des « Peraldar »
Nous nous confiâmes nos vies. L’importance de notre tâche, les dangers qui l’entouraient, le peu de chances de réussir, tout cela nous souda et nous en vinrent tout naturellement à nous parler sans phare, sans mensonge, sans omission. Au bout des deux mois, nous nous connaissions comme si des années d’amitié nous liaient, Nous nous comprenions parfaitement, chacun connaissait les faiblesses et les forces des autres. Prêts à partir, nous nous sentions forts !
Nous apprîmes ce qui s’était passé dans la vie de chacun, notamment Raphaël, Norbert et moi avec l’aide de Sairon quand-même… Il prévoya pour chacun une situation qui avait pour but de pousser le concerné à se livrer. Cela pouvait sembler cruel, mais nécessaire en tous les cas. Il nous fit un jour visiter les sous-sols du palais, s’y trouvaient quelques cellules qui avaient très peu servi en fait, simplement, quelques centaines d’années auparavant, un groupe d’elfes noirs s’était introduits sur les terres de Dornolwe. Ils avaient été pris puis emprisonnés ici en attendant leur jugement. Depuis, elles étaient restées vides. Il poussa Norbert à y entrer « pour visiter », celui-ci en ressortit aussitôt, il était livide, très mal à l’aise. Il lança un regard d’effroi et dit avec rage à Sairon :
- Ne refaits jamais ça ! jamais !
Sairon le pris doucement par le bras pour le reconduire.
- Crois-tu, Mirima, que ce geste était dépourvu d’intérêt ?
- bien-sûr que non, je te connais, explique-moi alors.
- Je veux bien, mais je ne crois pas qu’il soit utile que je le fasse, car tu as très bien compris. Il serait bien plus intéressant que tous aient ton explication, mais ceci n’est que mon avis. Nous montâmes alors tous dans la salle principale où nous aimions nous réunir. Norbert était nerveux, il resta seul debout, et après avoir fait les cents pas pendant quelques minutes, Mel-Aldar entra et s’installa parmi nous, je me doutais d’un appel de Sairon en pensées. Norbert s’adressa à nous, d’une voix tremblante, faire ressortir ce passé fut une épreuve terrible.
- Ecoutez-moi, Peraldar, mes frères, Sairon, et toi Mel-Aldar vous seuls entendrez ma confession. Il y a deux ans de cela, à l’heure actuelle, j’étais en prison. Qu’avais-je fait ?
Il sembla se perdre dans ses pensées un moment puis reprit, avec tellement de douleur dans le regard, que j’en eus des frissons.
- J’avais blessé quelqu’un, suite à cela, il avait frôlé la mort. J’avais agi pour défendre un simple d’esprit qui se faisait agresser par cette brute, verbalement et physiquement. Puis, détachant et martelant chaque mot, je déteste qu’on s’en prenne aux faibles ! Cet acte, bien qu’unique défense, m’a coûté quelques mois de prison. Ce fut un cauchemar, qui m’a ébranlé et a laissé des traces, en moi mais aussi sur moi. Il releva sa mèche, cette cicatrice, elle me vient de là. Je me suis retrouvé dans une cellule avec une brute qui ne m’apprécia pas dès le premier regard. Il m’a martyrisé, m’a lacéré le dos avec son couteau et s’en est pris au visage. Le gardien est arrivé à ce moment en entendant les hurlements, et il m’a placé dans une autre cellule. C’est tout, il n’y a rien de plus à raconter, sinon que j’aurais perdu la raison s’il n’y avait eu les visites de Raphaël, peu lui ont été accordées, mais elles étaient un baume apaisant qui m’a permis de tenir.
- Tu l’as remarqué, je t’ai appelé Mirima. Sais-tu ce que cela signifie ?
- Non, dis le moi.
- Ce que tu es maintenant : libre. Et ce nom te va très bien. Chaque elfe reçoit un nom à sont passage à la vie adulte, et uniquement à ce moment là. Ce nom désigne un trait de caractère, un détail physique, une expérience vécue qui caractérise l’elfe en question. Pour Mel-Aldar, c’est l’ami des arbres, pour moi Sairon est le sage. A chacun de vous cinq, un nom a été choisi, mais l’heure n’est pas encore venue de vous les attribuer à tous. Toi Norbert, tu seras Mirima, le libre.
Quelques jours plus tard, pendant nos réunions avec Sairon, il agit de façon étrange, du moins, c’est ainsi que cela parut au début. Il regardait Raphaël avec une intensité innacoutûmée, on sentait qu’il se produisait quelque chose de spécial entre ces deux regards là, très fort. Puis Raphaël cria de toute ses forces, le peu qui lui restait :
- Stop ! Je t’en supplie, arrête ça !
Il semblait au bord du désespoir, il implorait Sairon.
- Je ne suis pas assez fort.
- Oh si, tu l’es ! Et beaucoup plus que je ne l’aurais soupçonné. A votre niveau, aucun de peut résister à mes intrusions. Même Yvan. Toi, Raphaël, tu le peux. Je ne sais pas d’où te vient cette force. Toujours est-il qu’elle te sera inutile tant que tu n’auras pas confiance en toi et en les autres. Les barrières que tu dresses dans ton esprit me prouvent le contraire. Tu dois laisser tes frères naviguer librement en toi. Puis, insistant sur chaque mot : Ceci est d’une absolue nécessité ! Tu as absolument besoin du soutien de tes frères. Tu me dis que tu n’es pas assez fort alors que justement, tu es plus fort que nous tous réunis.
Raphaël nous regarda les uns après les autres, il était tellement impressionnant ! On n’eut pu dire quoi dans son apparence donnait cette impression, l’allure noire, le regard dur et perçant, la voix grave… il y avait un charisme foudroyant en lui.
- Je me suis laissé fasciner.
On s’attendait à beaucoup de choses, mais pas à ça, lui, si solide et sur de lui, se laisser fasciner ! ça ne lui correspondait pas, loin de là. Il reprit non sans quelque hésitation.
- C’était un homme, il exerçait sur moi une telle ascendance, comme un envoûtement, que je l’aurais suivi n’importe où. Et c’est ce que je fis. Il m’entraîna dans une secte, des plus noires. Je ne me rendais compte de rien. J’étais sous son emprise. Rien de ce qu’il faisait ne pouvait me paraître mal, il avait l’art de transformer la réalité afin que tout ce que je voyais de plus abjecte me paraisse normal. J’en suis sorti il y a deux mois après y être resté une année. Norbert a organisé mon enlèvement. J’étais incapable de pensées cohérentes. Je me suis débattu. Mais il y est arrivé. Je ne peux me pardonner une telle faiblesse d’esprit, avoir laissé un simple homme me charmer de la sorte et m’entraîner dans la pire des sectes sans que je ne réagisse. Je ne veux plus jamais me laisser dominer par qui que ce soit, toujours être maître de mes pensées.
-Pour nous, tu seras Toron, l’aigle, comme lui, tu as pris ton envol, libéré ton esprit de l’emprise d’autrui. Tu es parfaitement maître de tes pensées, crois-moi ! Nous pouvons tous t’envier cette force. Et je n’exagère pas. Melaldar peut te le confirmer. Lui-même ne résiste pas. Lorsque je veux lire dans ses pensées, je le peux, même s’il veut me résister. Puis le regardant avec plus d’intensité : toi, je n’ai rien pu voir.
Ainsi donc, Raphël par son aspect opposait une première barrière à quiconque avait l’intention de l’abuser. Son expérience l’avait rendu quasiment associable car méfiant vis-à-vis de tous. Mais avec nous c’était différent, il semblait se détendre au fil des jours à notre contact. L’union des Peraldar était établie, les fils invisibles nous liaient les uns aux autres dans une parfaite unité.
Chap. 8 Ré’hem
C’était une magnifique Licorne. Ma rencontre avec elle fut un moment magique, au-delà de tout ce que j’avais jamais vécu, et pourtant, depuis un mois, ma vie était remplie de moments magiques, que je n’aurais jamais cru réellement possibles, chaque jour m’offrait son lot de moments fabuleux, de rencontres incroyables avec des elfes doués d’une intelligence sans pareille, de dons qui me semblaient illimités. Et pourtant, Ré’hem m’offrit le moment le plus magique d’entre tous, la rencontre la plus fabuleuse d’entre toutes.
Elle était revenue dans mes rêves à plusieurs reprises, et ces visites avaient la vertu de me calmer, je me réveillais serein. J’en informai Sairon et Mel-Aldar dans l’espoir qu’ils m’en apprennent d’avantage sur ces animaux fantastiques, et pourquoi je la rencontrais dans mes rêves. Il me conseillèrent simplement d’attendre, elle se présenterait certainement à moi, quand elle le jugerait nécessaire, ils me dirent aussi que c’était ce qui pouvait m’arriver de mieux et que ça ne les étonnait pas. Elle ne se montre pas à n’importe qui m’avait assuré Mel-Aldar, avec un sourire énigmatique, me laissant sur ma faim. Mais ils ne me dirent rien de plus.
Un soir, après une journée encore bien remplie avec Sairon, je me sentais particulièrement troublé, en proie à des angoisses qui prenaient possession de moi, j’en avais l’habitude, c’est un sentiment qui me tenait compagnie comme un ami fidèle, toujours présent, un peu, parfois plus, quelque fois avec une oppression insoutenable. Ce soir là, j’avais atteint l’un de ces plus hauts degrés, où rien ni personne ne peut m’apporter de réconfort. Je m’isolai. Dominique m’avait laissé tranquille, sachant bien qu’il y a des moments où sa présence était plus un poids qu’une aide. Je me rendis au bord du ruisseau, j’aimais cet endroit, le bruit de l’eau, l’odeur de l’humidité, tout cela m’apportait un peu de répit dans mes luttes intérieures. Alors que je regardais l’eau couler, je perçus une présence, d’abord lointaine, puis plus proche, puis tout près. Sans me retourner j’essayais d’identifier l’essence de ce qui se rapprochait de moi. Je me sentis immédiatement rassuré de ne percevoir que du bon, un être qui ne me voulait aucun mal. Au contraire. Par-contre, je ne pouvais définir la nature de cette présence, animale ou humaine. C’était la première fois que cela m’arrivait, c’était pourtant la première chose que Melaldar nous avait apprise, et que nous maîtrisions tous parfaitement. Je me dis que cela n’avait que peu d’importance, ce qui importait c’était de sentir ce bien-être qui m’envahissait à mesure que se rapprochait ce mystère, ce sentiment ne m’était pas inconnu. Mes rêves, oui, c’était bien en rêve que j’avais connu ces sensations. Sans me retourner je prononça, tout bas :
- Ré’hem ?
- oui c’est moi. Bravo, je vois que bien plus que me connaître, tu commences à me reconnaître. La voix qui se faisait dans ma tête était très douce et agréable à écouter. Je me retournai pour enfin la voir. Effectivement, elle était tout près de moi, dans la pénombre, elle illuminait la forêt, un halo de lumière flottait tout autour d’elle. D’une blancheur immaculée, diaphane.
- Splendide ! Fut tout ce que je trouvai à dire en la contemplant.
- Oh merci, toi aussi, tu l’es. Pour un humain, telle beauté est rare ! La pureté de ton cœur aussi est un trésor rare chez les êtres de ton espèce, la plupart sont cupides, matérialistes, cartésiens, primaires !
Elle prononçait ces mots avec un véritable dégoût.
- Tu n’es pas comme eux. C’est pour cela que je suis là, devant toi.
- Comment ce fait-il que tu m’ais choisi moi ?
- Tu as gardé une grande sensibilité de ton enfance. Tu ne t’es pas endurci en grandissant comme le font la plupart des hommes, tu as entretenu une place primordiale pour l’imaginaire, ce que les hommes ne voyaient pas, ne croyaient pas, toi tu le voyais dans tes songes, et tu voulais y croire. Tu m’as nourri de tes rêves et je t’en remercie. Voilà pourquoi j’ai pu venir te parler au travers de tes songes et me mêler à eux, parce que tu étais prêt à accepter mon existence et aussi parce que j’ai senti un grand trouble en toi, une angoisse qui t’envahie et te mange ton esprit. C’est toi qui m’a appelée à l’aide sans t’en rendre compte. Je suis venue aussitôt apaiser cette souffrance. Et je le ferai aussi souvent que tu seras en contact avec moi.
- Je peux t’appeler en pensées ? Et tu viendras, je veux dire, tu me répondras ?
- Bien-sûr, nous pouvons même être en contact permanant, j’apaiserai ainsi ton esprit et tu seras libre de progresser dans ton apprentissage elfique. Car ton angoisse est un frein. Je me suis liée à toi, je te servirai et t’aiderai dans tout ce que tu entreprendras, sois-en certain. Je ne t’abandonnerai pas.
- Je ne sais pas quoi dire, sinon merci ! Mais, je ne me crois pas digne d’un tel privilège ! J’ai surtout peur de te décevoir !
- C’est à moi d’en juger. Et je ne me trompe pas dans mes jugements. Toutefois, être à ton service ne veut pas dire esclavage. Je reste libre. Si tes agissements ne sont pas droits et sincères, alors, je partirai. Mais…Je sais que cela n’arrivera pas. Maintenant, je te suggère de rentrer et de t’entretenir avec tes frères. Ils ont tous ressenti ton grand trouble et sont inquiets pour toi. Vas, et explique leur, raconte leur ton enfance. Ils comprendront, je le sais, tu le sais aussi.
Elle s’en alla dans la forêt, tout en s’éloignant, elle restait près de moi. Je sentais sa présence en moi. Je comprenais ce que voulait dire être en contact permanant. Il fallait que je garde ce contact, à tout prix. Et ce ne fut pas si difficile. Je suivis son conseil et me rendis sur le champ dans notre pièce commune. Ils étaient tous là, Dominique, Yvan, Raphaël, Norbert et les deux princes. Comme je m’étais attaché à eux déjà !
- Il faut que je vous parle. Tout d’abord, Ré’hem s’est présentée à moi. Je l’ai vue, on a discuté, et je me sens bien, tellement bien ! Elle m’apaise dans mes moments de pires angoisses depuis plusieurs semaines déjà, elle calme mes terreurs à travers mes rêves, aujourd’hui, elle m’a rasséréné dès le premier contact, alors que j’étais cruellement tourmenté.
- On aurait vraiment voulu t’aider, Rudy, me dit Raphaël, mais on ne savait pas comment, même Dom nous a dit qu’on ne pouvait rien faire. Mais je suis soulagé de cette rencontre avec la licorne, elle t’apportera beaucoup, les licornes ont de nombreuses vertus, dont celle de venir en aide aux cœurs en détresse, encore faut-il que ce cœur lui soit favorable, et pour cela, il faut beaucoup de qualités rares chez les hommes malheureusement. Apparemment elle a trouvé le tien accueillant. Je n’en suis pas étonné, Rudy au cœur pur !
- Merci. C’est vrai que mes crises d’angoisses sont terribles et personne ne peut m’aider.
Je réfléchis un instant avant de reprendre, ce n’est jamais simple de parler de soi. Je sentis alors un encouragement de Ré’hem et je me suis lancé.
- Je viens d’une famille très aisée. J’avais absolument tout ce que peut désirer un enfant, tout…les biens matériels. Mais absolument aucune trace d’amour de mes parents. Toujours sortis, ils m’ont confié dès ma naissance aux bons soins d’une nourrice qui ne m’apportait guère plus de réconfort. Avec elle, j’avais tous ce dont avait besoin un enfant pour bien grandir…dans son corps. Au-dedans de moi, j’étais sec, en manque total d’amour, de considération, de confiance en moi. J’étais solitaire car on m’interdisait de recevoir des amis, de peur qu’ils saccagent la belle demeure où je vivais. A treize ans, plus rien ne me retenait, alors, voilà, j’ai voulu trouver la mort. Rendez-vous manqué de peu. Je suis resté trois jours entre la vie et la mort, j’ai souffert dans mon corps et dans mon âme de longs mois après. Cette tentative m’a traumatisé. S’en est suivi des terribles crises d’angoisse qui ne passent pas. Jamais personne n’a essayé de me soulager. Mes parents m’ont fait suivre de près par les médecins, mais leurs plantes ne pouvaient rien pour moi. Et puis j’avais un physique tellement agréable, que ceux qui s’intéressaient à moi, ne le faisaient que pour ma beauté, si vous voyez ce que je veux dire. J’avais peur et me méfiais de tous. Jusqu’à ma rencontre avec Dominique. Et là, wahou ! coup de foudre ! Enfin, je veux dire, on s’est tout de suite compris, on était en phase. Il m’a écouté pendant des heures, il est champion pour ça ! et puis il m’a dit d’aller chercher des affaires et m’a proposé de vivre chez lui, il ne voulait plus que je sois seul, le seul remède était d’avoir un ami avec moi, un ami qui me voudrait du bien. Et je me suis senti beaucoup mieux. Je reste fragile dans ma tête, mais savoir que je ne suis pas seul, c’est tout ce que j’ai jamais espéré. Aujourd’hui je vous ai vous tous, et Ré’hem…Ca devrait aller !
- Effectivement, repris Sairon, ça devrait aller, tu sors de l’obscurité, la lumière se fera plus éclatante chaque jour et chassera tes sombres pensées. Nous te donnons le nom de Calion : le lumineux, car tel est ton visage aujourd’hui, telle aussi est ta chevelure flamboyante ! Des moments d’affliction, tu en auras encore et de nombreux. Difficile sera votre mission, tu auras à lutter contre le renoncement, le désespoir, la peur constante de ne pas y arriver t’accompagnera et cela d’autant plus lorsque nous sortirons de la terre des elfes gris. Car les elfes noirs rôdent et instaureront un parfum d’abattement dans nos cœurs, nous le ressentirons tous, et toi Calion, encore plus que nous autres. Il est capital que tu entretienne le lien avec Ré’hem, elle t’aidera beaucoup mieux que nous qui aurons déjà à lutter pour nous-mêmes. Quant à toi Dominique, tu es dorénavant Fael : le généreux, tu fais don de toi sans compter, tu apportes ton aide et ton soutien, une oreille attentive, des gestes rassurants pour qui en a besoin autour de toi. Tu ressens avant quiconque la détresse d’autrui et du accoures. Ton abnégation sera une force certaine pour le groupe. Contrairement à ce que tu pensais en arrivant ici, ta place est parmi nous.
Dominique était d’un naturel très altruiste et surtout très mal à l’aise dès qu’on parlait de lui. Il accepta toutefois avec beaucoup d’émotion son nouveau nom. Ne restait qu’Yvan à renommer, mais, j’appris à faire avec un trait de caractère particulier chez les elfes, chaque chose vient à son heure, il ne fallait surtout rien précipiter. Il était de nous cinq, celui qui faisait le plus ressortir son côté elfique, même physiquement, il était très proche des elfes gris, il avait les mêmes cheveux, de longs sourcils. Seuls les yeux étaient gris acier et non ambrés. Il avait les mêmes qualités que les elfes, courageux, rien ne semblait pouvoir l’ébranler. Seule l’impétuosité, un peu trop développée, trahissait son caractère humain.. Plus tard, il lui fut donné le nom de Talion, l’homme fort, inébranlable.
La patience est une vertu que je parvins à maîtriser bien après les autres, vue que c’était une de mes nombreuses faiblesses, ne pas savoir attendre. A Dornorwe j’apprenais à attendre, d’autant que Sairon savait parfaitement comment me mettre à l’épreuve. Il savait toujours où j’en étais, moi comme les autres, du moral, de l’apprentissage, il aurait pu dire chaque jour le pourcentage exact de part elfique que nous avions développé, c’était prodigieux ! On ne pouvait strictement rien lui cacher, il voyait en nous comme au fond d’une eau limpide.
Raphaël était celui d’entre nous qui maîtrisait le mieux la faculté de lire dans nos pensées et de fermer son esprit aux intrusions malveillantes. Il captait immédiatement lorsque quelqu’un, à quelque distance que ce soit, cherchait à lire en lui, de toute façon, c’était quelque chose qu’il ne supportait pas. Un soir où il était inhabituellement silencieux, je tentai de m’immiscer dans ses pensées afin de savoir s’il était en soucis ou non. Je ne pus voir que du noir, rien ! pas même une sensation, une ébauche de sentiment positif ou non. Rien, le néant total. Or, lorsque je cherchais à m’introduire dans l’esprit de quelqu’un qui se fermait, il y avait toujours au moins un sentiment qui passait, je pouvais savoir dans quel état d’esprit se trouvait la personne. Pas avec Raphaël. Par contre le regard qu’il m’adressa me foudroya sur place. Ne recommence jamais ce genre de chose, tu m’entends ? ou alors moi, je m’amuserai à fouiller ton esprit jusque dans les moindres recoins, rien ne me sera caché, à te donner un mal de tête pendant des jours, tu sais que j’en suis capable. Il n’avait pas parlé, juste fait passé ce message de son esprit au mien, et c’était très clair ! Il est vrai que ces investigations d’un esprit à l’autre pouvait s’avérer très douloureuses si l’on résistait face à quelqu’un de particulièrement doué.
Je rencontrais Ré’hem régulièrement, nous apprenions à nous connaître, quoique la plus grande part de travail fut pour moi, car elle semblait déjà savoir beaucoup de chose sur moi et mon caractère, elle avait compris comment je réagissais et pourquoi. J’apprenais à chaque rencontre d’avantage à me connaître à travers elle. Je lui fis confiance instinctivement et la laissa vagabonder dans mes pensées sans aucune retenue, je n’avais pas envie de lui fermer quelconque porte, je savais en quelque sorte qu’elle ne pourrait m’aider que dans la mesure où elle savait qu’elle avait ma confiance aveugle. Elle aurait pu autant en savoir sur moi-même si je ne l’avais pas voulu, mais elle avait besoin de cette ouverture totale de mon esprit pour être en pleine possession de ses capacités. On devint peu à peu une seule et même entité. Même si j’avais appris à tout partager avec Dominique, puis avec mes frères d’ici, je n’avais encore jamais connu telle osmose avec quelqu’un d’autre que moi. Nous passions des heures ensemble, parfois travaillant, parfois à lui raconter ce qui me pesait, parfois, rien que pour le bien-être que cela nous procurait. Aussi fou que cela me puisse paraître, elle me remercia un jour d’être là avec elle. Elle qui m’apportait tant, j’avais le sentiment que je lui offrais bien peu en retour. Et pourtant… j’étais plus important que tout à ses yeux.
- Je le savais, Calion. J’en étais certaine. Nous les licornes sentons ces choses là.
- Tu savais quoi au juste ?
- Que tu es foncièrement et incurablement bon. Tu choisiras toujours la voie droite, celle qui te paraîtra non pas mieux pour toi, mais juste. Et je te remercie de ne pas m’avoir déçue. Nos esprits n’auraient jamais connus une aussi parfaite communion si tu n’avais pas été ainsi.
- Et moi je te remercie d’avoir su trouver ma confiance. Aujourd’hui c’est sur toi et moi que je m’appuie. C’est plus que rassurant, car je ne me faisais pas autant confiance que ça ! Je me sens plus fort maintenant et prêt à partir et accomplir la mission qui m’a été confiée. Mais, Ré’hem, ôte moi d’un doute, tu viens avec nous n’est-ce-pas ?
- Je vous accompagnerai jusqu’aux terres noires seulement car je ne peux pas les traverser, ni passer la frontière. Mais je serais toujours là pour toi en pensées, jamais toi sans moi. C’est cela un lien avec une licorne, il est en pensée et aussi physiquement, nous avons besoin toi et moi d’être ensemble le plus souvent possible.
Ce lien était quelque chose d’extraordinaire, bien plus que la sérénité, Ré’hem m’apportait sa force, je me sentais mentalement plus solide et physiquement plus résistant, plus endurant. Avec ce contact, je décuplais mes dons elfiques, tout m’apparaissait sous un nouveau jour, tout était plus simple. Elle m’avait purement et simplement transformé.
Chap. 9 Les autres elfes
Une rencontre entre plusieurs représentants des quatre catégories d’elfes devait avoir lieu ce soir-là. Melaldar avait été chargé seul d’inviter les autres elfes, car la méfiance des elfes sylvains vis-à-vis de tout ceux qui n’étaient pas de leur clan rendait toute intrusion dangereuse dans leurs forêts. Lui seul avait leur complète confiance et pouvait pénétrer leurs domaines sans être attaqué par un fauve, un oiseau de proie géant ou par les arbres eux-mêmes ou leurs Dryades car tous étaient liés à leurs elfes et les défendaient de toute attaque éventuelle. L’intrus le plus discret pouvait être certain d’être immédiatement repéré et surveillé de près. Il eut beaucoup de mal à les convaincre de venir car jamais ils ne sortaient de leurs forêts. Toutefois, apprendre que leurs territoires mêmes risquaient d’être menacés éveilla leur instinct primitif qui les liait si étroitement à la terre, si celle-ci était menacée alors, ils seraient prêts à tout pour la défendre.
Les elfes des mers furent immédiatement d’accords pour tenir un conseil afin de protéger la terre des elfes.
Cette rencontre serait décisive quant à savoir de quel soutien nous bénéficierions. Elle devait avoir lieu en bord de mer. Si l’on voulait avoir la présence des elfes aquatiques il fallait que le conseil se teint près de leur environnement naturel. Il nous fallu une bonne journée de marche pour atteindre les rives. En tant normal une telle marche nous aurait demandé plus de temps et d’énergie. En quelques semaines, nous avions développé des dons à une vitesse impressionnante, mais nos corps aussi avaient changé, ils étaient beaucoup plus développés et musclés, notre peau même changeait et devenait plus claire et lumineuse, encore un des nombreux effets de la magie des elfes. Nous avions vécu environ une vingtaine d’année en tant qu’humains, et voilà que nous devenions des elfes presque à part entière, toutefois une part humaine resterait toujours. Les paysages que nous traversâmes étaient de véritables enchantements, la nature y était luxuriante, accueillante, vivante. Je sentais la présence de chaque arbre, chaque brin d’herbe, chaque insecte, même le chant des oiseaux avait une signification, je reconnaissais chaque trille et pouvait lui répondre en pensée. Nous rencontrâmes d’autres licornes, toutes avaient cette blancheur lumineuse et une impression de sérénité et de force s’emparait de nous à leur contact, elles étaient bienveillantes et aimantes, pures et magiques. On ne pouvait passer à côté d’elles sans ressentir tout cela à la fois. Si bien qu’à notre arrivée, nous avions les yeux remplis de ces images d’un monde fantastique, le cœur rasséréné, l’esprit fort d’un optimisme inébranlable. Et c’était bien ce dont nous avions besoin pour un conseil décisif. Il allait falloir rallier les autres elfes, être persuasifs quant à la menace qui planait sur leurs terres et réveiller leurs côtés guerriers, défenseurs de leur nature. Nous étions les premiers arrivés et donc le premier peuple elfe que nous rencontrâmes fut celui de la mer. Nous étions assis depuis quelques heures à écouter le bruit des vagues et à nous reposer. Le repos est d’ailleurs totalement différent entre les elfes et les humains. Les elfes ne dorment pas. Il leur suffit de quelques heures de méditation pour être totalement reposés comme nous après une bonne nuit de sommeil. La nuit leur est inconnue. C’est ce qui nous manqua le plus à notre arrivée parmi eux. Nous perfectionnions leur technique de repos absolu mais c’était un apprentissage très long et ces moments de méditation ne nous apportaient pas encore suffisamment de repos, nous devions encore y ajouter quelques heures de sommeil. Alors que nous commencions à discuter de ce qui allait se passer pendant le conseil, trois elfes des mers sortirent de l’eau. La première chose qui me frappa fut la couleur de leur peau, vert-agentée avec des cheveux bleus pour deux d’entre eux, verts pour l’autre. Ils étaient aussi très grands avec des pieds palmés et ce fut quand ils s’approchèrent que je remarquai qu’ils avaient aussi les mains palmées. Avec un tel physique, nul doute qu’ils devaient facilement se fondre dans leur environnement. Ils portaient des vêtements faits de coquillages et d’algues, savamment assemblés avec beaucoup de talent et un goût artistique certain. Ils étaient étranges, loin de tout ce que je connaissais, mais on pouvait dire aussi qu’ils étaient beaux. Ils avaient chacun une ceinture d’algues finement tressées à laquelle était accrochée une dague et ils tenaient une espèce de javelot, leur arme de prédilection d’après ce que m’avait expliqué Melaldar, la vie sous-marine étant peuplée de nombre d’étranges créatures pour le moins inamicales et dangereuses. Ils ne devaient jamais s’aventurer loin de chez eux sans armes, question de survie. De part cette vie sans cesse menacée, ils étaient d’excellents guerriers, très avisés et entraînés à la perfection au maniement du javelot. Melaldar venait régulièrement leur rendre visite, il entretenait avec eux des rapports amicaux qui allaient très certainement nous être utiles pendant ce conseil. Il avait cette différence d’avec son clan, de ne pas être arrogants vis-à-vis de tout ce qui ne faisait pas partie de la « caste parfaite » des elfes gris ! il voyait tout le monde comme susceptible d’apporter quelque chose, tout pouvait être un enrichissement même ce qui venait d’ailleurs ; peut-être même surtout ce qui venait d’ailleurs. Or ces elfes là étaient tout ce qu’il y a de plus différent ! Leur sourire me mit tout de suite à l’aise, le peuple des mers avaient la réputation d’être amical. De part leur nature, ils ne recherchaient pas la compagnie des autres peuples de la terre, mais ils étaient toujours heureux d’en rencontrer, ils prenaient ainsi des nouvelles du monde hors de l’eau. L’un d’eux s’avança vers Gil Galdor et s’inclina légèrement.
- Je suis profondément heureux de te revoir, nos rencontres sont malheureusement bien trop rares. L’émotion m’étreint de savoir ce qu’il s’est produit sur les terres, je sais combien les licornes vous sont chères et précieuses, même si nous n’avons que peu de relations avec ces majestueuses créatures, le peuple de Barad Gaër, nous sentons concernés par ce drame, nous n’avons pas hésité un instant à répondre à votre appel et joindrons nos efforts aux vôtres lors du conflit. Je ne sais dans quelle mesure nous pourrons le faire, mais nous le ferons.
Gil Galdar s’inclina à son tour devant l’elfe vert, il y avait un profond respect dans leurs relations, le lien des elfes était là, solide malgré leurs différences.
- Je savais que le peuple des mers répondrait positivement et je suis convaincu que vous saurez nous venir en aide au moment voulu. Votre soutien et votre émotion ne sont pas feints, je connais la sincérité de vos cœurs. Ceci m’encourage en ces moments redoutés.
A cet instant, deux autres délégations d’elfes arrivèrent. Le premier groupe était composé de cinq elfes tous revêtus de tuniques dont les couleurs variaient du vert vif au brun orangé rappelant les tons de leur habitat naturel, leurs cheveux longs et cuivrés, leur peau légèrement bronzée ne détonnaient pas, tout était en harmonie, même leurs yeux, bruns pour la plupart, un seul avait un regard vert vif. Gil Galdor s’inclina devant eux :
- Bienvenue au peuple de la sève, que la vivacité sauvage et la perpétuelle énergie qui coulent en vous comme la sève coule en l’arbre, soient une arme puissante pour défendre nos terres.
- Il en sera ainsi, nous mêlerons nos forces aux vôtres et défendrons la terre des elfes avec férocité. L’un d’eux s’était avancé pour répondre au roi. Puis il s’approcha de Melaldar et le salua à son tour. « je suis plus qu’heureux de te voir, Mellon, et d’associer mon peuple au tien, d’être à tes côté aux jours sombres du combat.
- Et moi je t’en remercie, toi et tout ton peuple « Bosmer », j’ai confiance en vous et connais votre valeur.
- La communauté des hauts elfes sera également présente en ces jours funestes et défendront les terres elfiques avec force.
C’est avec gravité et conviction que l’elfe avait affirmé sa promesse de défendre les terres. Les hauts elfes étaient ceux qui ressemblaient le plus aux elfes gris, ils avaient la même stature, étaient très pâles et blonds pour la plupart, aux yeux bleus, Melaldar m’avait confié qu’il existait aussi des hauts elfes avec des cheveux très noirs aux grands yeux verts, cette délégation ne comptait que des blonds, ils étaient vêtus de couleurs tendres qui confirmaient la douceur qui se dégageait d’eux, dans leur regard, leur expression et même leur voix. Je pouvais difficilement les imaginer en féroces guerriers, contrairement aux elfes des bois dont le côté sauvage se devinait facilement dans toute l
- Ainsi donc, nous sommes au complets, merci à vous tous, peuples des elfes de tous horizons, d’avoir accueilli notre prince, Melaldar, de l’avoir écouté, et d’avoir répondu à notre demande de nous réunir tous ici, ce jour, afin de décider de la meilleur façon d’agir en les circonstances que nous connaissons. Les faits, vous les connaissez, la barbarie des hommes nous a atteint en plein cœur, or tous les habitants de la terre des hommes connaissent nos lois comme nous connaissons les leurs, ils savent donc que tuer une licorne est l’acte le plus ignoble qu’ils puissent commettre, et qu’il est irrémédiablement une déclaration de guerre. Pourquoi, je ne le sais pas. Voici donc ce que le peuple des elfes gris propose. Nous enverrons une délégation en terre des hommes afin de leur remettre un pli, signé par chacun des représentant de nos peuples, ce pli devra être lu par les rois des différentes terres des hommes et proposera la seule alternative possible : qu’ils nous livrent l’homme ou considèrent la guerre comme effectivement déclarée.
- Tu n’es pas sans savoir, Gilgaldor, qu’aucun elfe n’a le droit de pénétrer dans le monde des hommes, il ne peut de toute façon pas franchir la frontière, le représentant des hauts elfes s’était levé pour prendre la parole.
- Je le sais effectivement. Ainsi donc, pour ce faire nous avons jugé bon de faire revenir parmi nous les descendants de l’union des hommes et des elfes qui vivaient égarés parmi les hommes. Voici Thalion, Calion, nous nous levions à tour de rôle, afin de saluer l’assemblée, non sans quelque gêne, ne sachant pas si notre présence était bienvenue pour tous, je sentis très nettement la réticence des elfes sylvains, leur esprit sonda immédiatement le mien, je ne leur interdis nullement l’accès afin qu’ils sentent la sincérité de mon cœur, mais cela ne sembla pas suffire à les rassurer. La présentation continuait avec pour chacun une visite en esprit de la part des sylvains, Fael, Thoron et Mirima. Il y eut un moment de silence pesant, puis le chef des sylvains se leva et se plaça devant nous, nous scrutant un à un. Il prit la parole, d’une voix dure, qui trahissait une nette désapprobation.
- Nous souhaiterions nous entretenir avec chacun de ces semi-elfes qui pour nous, ne sont pas des elfes, et ne sont pas dignes de confiance. Vous voulez leur déléguer une mission de bien grande importance et extrêmement délicate, or, ils viennent du monde des hommes, du sang des hommes coule en eux, ils ont leur perfidie, leur hypocrisie, leur lâcheté. Quelle assurance avez-vous qu’ils ne se retourneront pas à un moment opportun contre nous ?
- Ils sont plus elfes à ce jour qu’hommes, Melaldar avait pris la parole. Tu me connais, j’ai ta confiance m’as-tu dis à plusieurs reprises et je veux le croire, si moi j’ai foi en eux, il doit en être de même pour toi et tous les tiens. Tu connais aussi les elfes gris, nous n’agissons jamais à la légère, chacun de nos actes est mûrement réfléchi, nous prenons des décisions en nous basant sur notre passé que nous connaissons parfaitement, nous avons maintes et maintes fois sondés leurs esprits, ils sont des nôtres, leur sang elfe coule dans leur veines depuis leur naissance, maintenant il parle en leur cœur. Oui, tu peux les sonder, ils n’ont absolument rien à cacher, mais que ce soit fait correctement, tu sais combien est douloureuse une intrusion trop violente et ils ne méritent pas cela. Ils ont passé deux mois parmi nous à découvrir leur côté elfique et lui ont laissé naturellement la première place. Si tu doutes encore, alors vas-y, je te les laisse.
Il avait réussi tout en s’adressant à l’elfe des bois à nous rassurer en parlant à nos cœurs. Il avait prévu cette réaction somme toute normale de la part de ce peuple si méfiant de tout, il savait qu’il réussirait à calmer leur réticence. Ce qui fut fait. L’elfe s’inclina devant Melaldar.
- Je n’en ai plus besoin, je te fais confiance. De plus, une licorne qui se trouve non loin de nous tous m’a confirmé tes dires, je ne peux mettre en doute ni tes paroles ni les siennes. Ce fut tout, il se rassit.
Gilgaldor sortit un rouleau de parchemin et le montra à l’assemblée. Voici le message que nos amis devront porter à la connaissance de leurs rois. Le message était succinct, clair, sans équivoque « Livrez le tueur de licorne ou soyez en guerre », au dessous de cette phrase était inscrit les quatre peuples elfes avec un espace pour la signature de chacun de leurs représentants. A tour de rôle ils vinrent apposer leur nom et signifier ainsi leur accord. J’étais pétrifié devant l’importance de notre tâche, ils nous faisaient tous confiance, sur nos épaules reposait leur sort. Le doute d’être prêt pour cette mission, la peur des dangers qui l’accompagneraient immanquablement, l’incertitude face à l’inconnu, la frayeur simple et violente de ne pas être à la hauteur se fit sentir ! Mais ce sentiment n’eut que le temps de s’infiltrer dans mes pensées et fut stoppé net, Réhem n’était pas loin, elle sut me rassurer et me redonner la confiance en moi, tout n’irai peut-être pas pour le mieux, tout ne serait pas facile, la réussite n’était pas assurée, mais l’espoir d’y arriver prédominerait et me donnerait l’énergie d’aller jusqu’au bout, d’affronter les elfes noirs et les rois, d’accepter leur décision et tout ce que cela engendrerait. Car quelle qu’elle soit, cette décision, nous aurions une tâche difficile ensuite, soit ramener avec nous un homme pour le condamner à mort, soit apporter la déclaration de guerre, et alors…notre rôle ne ferait que commencer, c’était évident…
Chap. 10 le départ
Un matin, après être restés en méditation pendant quelques heures, nous fûmes convoqués par le roi. Melaldar et Sairon vinrent nous chercher afin de nous accompagner. Savoir qu’un jour, il nous faudrait les quitter pour partir m’était très douloureux, je me disais que cela ne serait que le commencement des difficultés que je rencontrerais et qu’il me faudrait l’accepter et ne pas m’arrêter sur cette tristesse. Je devais à tout prix combattre l’abattement et Réhem m’avait beaucoup aidé à maîtriser mes émotions, neutraliser tout ce qui pouvait réduire ma volonté, puisque la grande force des elfes noirs était d’agir justement sur les sentiments, ils pouvaient provoquer un état d’affliction profond très difficile à surmonter. Mais j’étais prêt à cela. Ma plus grande faiblesse était vaincue.
Gilgaldor et Célérathiel étaient là, dans toute la splendeur de leur majesté. Les voir était toujours un moment d’extase, nous ne pouvions que nous incliner devant une telle beauté. Célérathiel, si elle s’était présentée telle que nous la voyions devant nous, en terre des hommes, aurait très bien pu être confondue avec un ange. Car elle n’avait rien de tout l’ordinaire d’un être humain, elle avait la délicatesse et la finesse d’un pétale de rose, sa peau cristalline évoquait la douceur et l’opalescence d’un nuage, et se yeux d’ambre se posaient sur nous avec une tendresse déroutante. Son pas était si léger qu’elle semblait frôler le sol, de toute sa personne émanait une grâce irréelle. Elle était l’excellence même. Nous vivions parmi les elfes depuis deux mois mais leur beauté était toujours sujet pour nous de ravissement ! Qu’étions-nous à côté ? Des êtres maladroits, face à la précision de leurs mouvements, des êtres rustiques face à la finesse de leurs traits et de leurs manières, des patauds face à leur légèreté. Rien à voir !
- Très chers Péraldar, nous voici au terme des deux mois d’apprentissage que nous avions placés devant vous afin de remplir la mission pour laquelle vous étiez destinés.
Célérathiel s’adressa à nous la première et ses paroles furent un baume sur nos cœurs autant par leur contenu que par le son de sa voix.
- Nos fils nous ont fait un rapport bien plus que rassurants sur vos progrès, vos connaissances à l’heure actuelle dépassent de loin nos espoirs, le sang elfique qui coule en vos veines domine à présent et conduit vos dons jusque dans vos gestes. Nos pouvoirs sont maintenant vôtres. Les efforts que vous avez consentis pour cela sont tout à votre honneur. Approchez-vous et tendez votre bras qui porte le bracelet. Ce que nous fîmes. Ils ne vous sont plus d’aucune utilité depuis quelques semaines déjà, votre faculté à communiquer par l’onde est aussi naturelle pour vous que pour nous. Ainsi je vous libère, ce bracelet était signe de votre appartenance au monde des hommes et de votre amitié pour les elfes, vous n’êtes plus seulement amis du peuple des elfes, vous en faites partie. En posant sa main sur notre bracelet, il se détacha automatiquement. Une page était tournée.
- Toutefois, nous nous devons de vous poser une question. A chacun d’entre vous, et non pas au groupe.
Gilgaldor enfonça un regard pénétrant dans chacune des cinq paires d’yeux afin que nous sentions bien l’importance de ce qu’il avait à nous demander.
- Nous vous demandons si vous êtes prêts à donner vos vies. Cette mission, nous vous la confions mais nous ne vous l’imposons nullement, vous êtes libres d’accepter ou de refuser. Vous en connaissez les dangers et donc les conséquences de votre accord. Par contre, si vous refusez, nous devrons vous renvoyer dans le monde et vous oublierez tout de votre séjour parmi nous. Il scruta chacun d’entre nous comme pour s’assurer que le message était bien passé. Autre chose, nous ne vous en avions pas encore informés. Nos fils, Melaldar et Sairon, sont ceux qui vous accompagneront. Il est de leur devoir de remplir une telle mission, de plus, nous avons cru comprendre que les liens qui se sont installés entre nos fils et vous sont très forts et ceci est plus que favorable à une telle épopée.
Les princes nous observaient avec une joie profonde dans leur regard. Ainsi donc ils seraient avec nous, nos relations n’allaient pas s’arrêter là, mais n’étaient qu’un commencement. Oui, la joie était de mise, avoir de tels amis à ses côtés était tellement réconfortant.
- Maintenant, reprit le roi, nous vous laissons la journée pour réfléchir à votre engagement ou non à nos côtés, ce soir Célérathiel et moi-même vous recevrons à tour de rôle afin d’entendre votre réponse. Le départ, pour le monde des hommes ou pour votre mission est fixé à demain à l’aube. N’ayez crainte, quelle qu’elle soit, la décision que vous prendrez sera votre et n’aura pas à souffrir de notre jugement. Allez, méditez, nous vous reverrons ce soir.
Cette annonce eut l’effet d’une averse soudaine et glacée sur nous. Le lendemain, à l’aube nous partirions, l’aventure commencerait. Que ressentions nous ? Un soulagement, une angoisse, de l’excitation, un peu de tout ça, oui, certainement, mais le doute, non. Absolument pas, nous partirions pour la mission. Le contact s’était installé entre nous d’emblée, pendant que le roi nous parlait, oui, chacun était prêt à partir. Aucun n’avait hésité ne serait-ce qu’un bref instant. Nous étions des elfes plus que des hommes, nous allions servir notre peuple.
L’avantage de la méditation sur une nuit de sommeil est que le repos est certain. Comment aurions-nous pu fermer l’œil et dormir avec l’idée que le lendemain nous partirions pour une aventure que nous savions dangereuse ? Nous passâmes quelques heures dans une bienfaisante méditation après avoir rencontré le roi et la reine pour un entretien durant lequel ils exposèrent à chacun de nous les difficultés que nous serions à même de rencontrer sur notre route. Chacun avait ses propres faiblesses qui, bien que nous ayons appris à les contrer, restaient en nous et ressurgiraient au moment où nous abaisserions notre vigilance, mais ils croyaient en nous et leur confiance nous fit du bien. Réhem restait en contact permanant avec moi, parfois plus intensément, comme cette nuit là. C’était bon de la savoir avec moi.
A l’aube, nous étions prêts pour le départ. Le peuple des elfes gris aussi était prêt. Ils étaient là et s’inclinèrent à notre passage, signe de respect et de confiance. L’émotion était profonde, elle nous étreignit et nous enserrait le cœur. Devant les portes du royaume nous attendaient Gilgaldor et Célérathiel « no tiriel » furent leurs seules paroles « soyez prudents ». Nous passâmes la frontière entre la terre des elfes gris et celle des hauts elfes, qui n’était fait que de deux hautes colonnes de pierres dont chacune portait une inscription en runes elfiques.
Je me risquais à demander à Sairon de me traduire ce qui était inscrit.
- Tous ne connaissent pas leur signification, me répondit-il, sinon qu’elles sont une prophétie sur la guerre des hommes et des elfes.
- Pourquoi dis-tu une prophétie ? Elles peuvent être en rapport avec l’ancienne guerre, celle qui à eu lieu il y a plusieurs siècles
- Malheureusement non.
- Pourquoi en es-tu si certain ?
- Tout simplement parce qu’elles sont rédigées au futur. Je les ai étudiées d’un peu plus près depuis le drame de la licorne. Or un passage m’a particulièrement intéressé, il y était question de vous cinq.
- Explique-toi, qu’est-il écrit exactement ?
- Cinq semi-elfes deviendront elfes, puis plus loin Cinq elfes avec du sang d’homme pour être ambassadeurs. C’est tout.
- C’est tout ? Mais c’est capital ce que tu me dis la. Tu es en train de m’annoncer que de toute façon notre mission est vouée à l’échec !
- Pas forcément.
- Mais si forcément ! Puisque ces runes parlent de guerre, et qu’une partie de cette prophétie s’est réalisée, celle qui parle de nous, l’autre partie se réalisera inéluctablement.
- Ce n’est pas si simple, je ne sais pas si la guerre mentionnée était en rapport avec vous. Il y a plusieurs prophéties sur ces portes, elles peuvent très bien être séparées par des siècles. Une prophétie n’est jamais précise et en tous les cas, la plupart restent énigmatiques, très difficiles à interpréter. Alors ne pense pas à cela et fait ce que tu as à faire.
Il m’adressa un de ses sourires francs et chaleureux qui avaient l’art de dissiper toute trace de d’appréhension.
La traversé de la terre des hauts elfes avaient plutôt l’air de la randonnée pédestre que de la mission diplomatique. Nous ne rencontrâmes ni les désagréments de la chaleur car toute notre route se trouvaient ombragée, ni celle de la soif car une ruisseau bordait notre route, ni la faim car les hauts elfes étaient très accueillants et durant les trois jours que dura notre traversée, il se trouvait toujours un de ces elfes pour nous offrir couvert et gîte avec un grand respect pour nous cinq qui n’étions pourtant à la base pas entièrement elfiques. Le fait que nous oeuvrions pour défendre leurs terres, nous les anciens hommes comme ils se plaisaient à nous appeler, étaient pour eux digne des plus hauts faits des héros. Oui, le « voyage » commençaient sous de bons augures. L’ombre commença à se faire en nous lorsque nous approchâmes de la frontière. Le dernier à nous inviter chez lui nous fit une description plutôt effarante de ce qui nous attendait après. Effarante mais réaliste malheureusement. Il s’appelait Nilda qui signifie aimable.
- Vous accueillir avec les honneurs est le moins que nous puissions faire, amis. Vous devez être forts dans vos corps, ce pourquoi nous prenons soin de vous et dans votre esprit, ce pourquoi nous vous traitons en héros, vous devez partir d’ici avec confiance en vous. Son visage s’assombrit alors. Ce qui vous attend demain n’a plus rien à voir avec tout ce que vous avez jamais vécu. Il est de mon devoir de vous en parler, non pour vous effrayer ou semer le trouble en vous, seulement pour vous préparer. Au-delà de la frontière se trouve la forêt de l’affliction. Elle est déjà le domaine des elfes noirs et elle en porte les marques. Elle a la particularité d’insinuer dans l’esprit de celui qui la traverse un tel désespoir que toute volonté de continuer est étouffée, beaucoup y sont mort car ils n’avaient même plus la volonté de vivre. Le seul moyen de la traverser est de le faire deux par deux, en vous tenant la main afin de garder un contact encore plus fort entre vous et de ne jamais perdre ce contact, parlez-vous, en parole en esprit, mais continuellement, exortez-vous, soyez en communion parfaite et permanente. Ainsi votre esprit ne sera pas touché.
- Combien de temps dure la traversée de cette forêt ? Mirima semblait inquiet de ce que nous venions d’entendre
- Cela dépendra de votre résistance au charme de la forêt. Si tout se passe bien, une journée suffira. Cette perspective me rassura, Mirima semblait septique.
- Mais vous pensez que nous mettrons plus d’une journée, n’est-ce-pas ?
- Vous êtes perspicace et très réaliste mon ami. Effectivement, je ne pense pas que tout ira pour le mieux dans cette forêt. Même les plus sages des elfes ont des difficultés. Pardonnez-moi de vous le rappeler, mais vous êtes des semi-elfes, malgré vos considérables et indéniables progrès, vous n’êtes pas aussi résistants qu’un elfe véritable. Vous rencontrerez donc beaucoup plus de difficultés. Ce fut au tour de Thalion de réagir.
- Nous réussirons. Sa voix était ferme, témoin d’une volonté inébranlable. Nous ne sommes pas à votre niveau, et nous en avons bien conscience, notre force est justement là. Nous voulons plus que tout faire nos preuves en tant qu’elfes, nous ne voulons pas seulement traverser cette forêt. Là, il se tourna vers nous et planta ses yeux dans les nôtres à tour de rôle. Nous avons un autre but, celui de nous hisser à la hauteur des vrais elfes, tout notre être aspire à faire toute la place au sang elfique qui coule dans nos veines. Tout est question de volonté, et nous n’en manquons pas. Nilda regarda fixement Yvan, visiblement pour sonder la profondeur de ce qu’il nous disait. Il sembla satisfait de ce qu’il avait ressentit.
- Thalion, votre nom vous va si bien ! Plus d’une fois vos amis se raccrocheront à votre force, croyez-moi. C’est important que vous soyez à la tête du groupe. Il faut un chef, comme dans n’importe quelle expédition.
- Je pense que vous avez raison, un groupe doit avoir une tête, mais je doute d’être cet homme là. Mel-aldar et Sairon seront plus apte à nous diriger. Je ne leur arrive pas à la cheville dans bien des domaines.
- Soit. Ce n’est pas à moi d’organiser votre équipe. Par contre, vous devriez dès ce soir former les équipe de deux.
Sairon avait déjà pensé à tout cela et formé lui-même les groupes selon les forces et faiblesses de chacun afin de se compléter au mieux. Ainsi Thoron se retrouva avec Sairon, le cartésien qui ne croit rien d’autre que ce que ces yeux veulent bien voir…et encore… avec notre bel elfe grand magicien. La force et le sérieux de Thalion furent alliées à la simplicité et la légèreté de Mel-aldar. Quant à moi, ce fut avec Mirima que je fus lié, mon caractère ouvert avec le sien fermé à double tour, j’étais apparemment le seul qui pourrait obtenir sa confiance hormis Thoron bien-sûr. Fael, fut lié lui à …Nilda. Notre surprise fut grande et heureuse. Ainsi le haut elfe venait avec nous. Nous l’avions tout de suite apprécié au plus haut point, nous séparer de lui aurait été difficile. Il connaissait plus que quiconque les habitudes des elfes noirs, il était notre seule chance de réussir après la forêt. Traverser ces terres noires et hostiles semblait moins terrifiant ainsi. Il était majestueux, il portait des vêtements légers et clairs qui lui donnaient un aspect vaporeux. Il n’avait pas les cheveux bonds de la plupart des hauts elfes mais noirs, très longs et les yeux d’un vert émeraude à couper le souffle ! Il devait avoir des talents d’hypnotiseur, c’était sur ! Mais cela, nous n’allions le découvrir que bien plus tard. Il était beaucoup plus souriant et avenant que nos deux elfes gris qui de par leur nature gardaient cet air hautains malgré leur gentillesse. Il fallait les connaître pour savoir quel trésor se cachait derrière cette élégance altière. Leurs cheveux argentés paraissaient irréels et leurs yeux ambrés étaient déroutants ! ils paraissaient tellement inaccessibles ! Des elfes, Fael n’arrivait pas à s’y faire, et les regardait toujours comme des espèces d’illusion, comme si ses yeux lui jouaient des tours. Il allait falloir encore du temps pour qu’il se fasse à cet univers où tout ne s’expliquait pas par des démonstrations rationnelles.
Nous nous retirâmes chacun dans des chambres calmes et fraîches afin de nous ressourcer et nous préparer à des journées éprouvantes.
Chap. 11 la Forêt de l’affliction
- On appelle aussi cette forêt en elfique Ta Taur en’del, la forêt de la peur. Nilda parlait à voix basse, je ne savais ce qu’il ne désirait pas réveiller…et préférais ne pas le savoir. Soyez sur vos gardes dès à présent et ne parlez pas à voix haute, nous devons rester discret, et n’oubliez surtout pas de garder le contact entre vous. Re’hem nous accompagne et vous aidera selon vos besoins, elle ressentira immédiatement si quelque chose ne va pas. Ecoutez sa voix et celle de votre partenaire et nulle autre aussi agréable et attirante soit elle. Maintenant, allons-y.
Main dans la main nous avançâmes vers la forêt, c’était limite risible de nous voir ainsi semblable à un groupe d’enfants qui se tiennent la main pour ne pas se perdre, mais nous n’avions pas le cœur à nous en amuser, et dès le premier pas au milieu des arbres un sentiment de lassitude nous envahit avec une force que nous n’aurions pu imaginer, c’était effroyable de sentir d’un coup comme une chape de plomb peser sur nos esprits, la lutte débuta immédiatement avec une intensité qui réclamait toute notre énergie pour ne pas nous laisser décourager.
- Rudy comment te sens-tu ? Mirima s’insinua dans mon esprit, j’ai eu du mal à entrer en contact avec toi, tu étais fermé comme une huître.
- Ca doit être dû au fait que je me concentre pour ne pas me laisser perturber par la forêt. Toi aussi tu t’es senti mal tout de suite ?
- Effectivement, l’attaque a été forte, mais ça va aller, on est plus fort qu’elle n’est-ce pas ? Je n’en étais pas si convaincu, mais il allait falloir l’être.
- Oui, tu as raison, nous aurons raison d’elle. Mais j’ai peur.
- Ne laisse pas ce sentiment prendre toute la place. C’est ce que veut la forêt, la peur te fragilise et va affaiblir tes défenses. Lutte constamment, force toi à avoir des pensées positives, pense à Ré’hem, elle ne t’abandonnera pas. Et moi non plus.
- Ça me fait du bien de parler avec toi.
Bien sûr il ne répondit pas, dès que j’essayais de me rapprocher de lui, il se braquait, c’était très difficile pour moi qui ai un besoin vital d’être proche des gens qui m’entourent. Je n’ai jamais pu comprendre que l’autre puisse avoir des secrets vis-à-vis de moi. Nilda avait réuni le feu et la glace, pensait-il vraiment que nous arriverions à quelque chose tous les deux ? La forêt était anormalement calme, pas de chants d’oiseaux, pas de vent dans les feuilles, même nos pas ne produisaient aucun son. Rien. Que le silence. Un silence oppressant, inquiétant. Les arbres avaient une écorce sombre et ils étaient énormes, très serrés, on avait l’impression d’étouffer au milieu d’arbres millénaires, cette forêt de l’affliction portait tellement bien son nom ! On se sentait mal, à la différence des autres forêts où nous pouvions nous ressourcer, ressentir la vie à l’état brut, être en communion avec toute la faune qui peuplait la forêt sous la terre, sur la terre, sur les arbres, dans les airs. Ici, rien. Il n’y avait pas la moindre petite présence vivante, nous ne pouvions capter aucune autre forme de vie que la notre. Nous suivions Nilda qui se faufilait entre les arbres avec un prodigieux sens de l’orientation. Pour nous il était impossible de se repérer dans cette succession d’arbres qui se ressemblaient tous et entre lesquels la lumière avait du mal à passer. Lui apparemment se repérait. Il ne s’arrêta enfin qu’au bout d’un temps qui me parut correspondre à quelques dix bonnes heures et qui n’étaient effectivement que de quatre heures. Le temps s’étirait en longueur. Il passa vers chacun d’entre nous pour vérifier notre état mental, notre état physique n’étant que secondaire… Fael avait ressentit un coup violent dans le ventre qui l’avait arrêté quelques minutes, puis il avait reprit la marche soutenu par Nilda. Profitant de ce moment de pause il lui demanda ce qui avait provoqué ce choc.
- Je n’ai rien vu, et le coup est arrivé avec une violence stupéfiante. J’ai été plongé dans l’obscurité quelques secondes et puis plus rien, tout est redevenu normal.
- Je n’aime pas ça. Pas du tout. Nilda semblait préoccupé. Non par l’état de santé de Fael mais plus par la cause de ce qui lui était arrivé. Nous sommes surveillés.
- Par qui ?
- Quelque chose de pas naturel. Une boule se forma illico dans ma gorge et probablement dans les six autres gorges qui nous entouraient.
- Si tu comprends ce qu’il se passe, tu dois nous en informer, Nilda. Ce fut au tour de Thalion de s’inquiéter.
- En fait, rien n’est naturel dans cette forêt. Elle est empreinte de magie, peuplée d’entités dont je ne connais pas les limites.
- Nous sommes donc entourés d’espèces de fantômes qui cherchent à nous nuire ? C’est bien cela ?
Là Fael était au bord de la panique, c’était plus qu’il ne pouvait en supporter. Sairon le prit à part et parvint à le calmer. Le pouvoir des elfes à rasséréner un esprit tourmenté était fabuleux !
- Fael a en quelque sorte raison. Il nous faudra être encore plus vigilants. Si nous baissons un tant soit peu notre garde, ils ne nous manqueront pas. Ils savent que les humains plus que les elfes ont peur du monde invisible, et ils savent aussi que vous avez une part humaine en vous. Ils vont donc chercher à vous impressionner et vous déstabiliser. Vous êtes avertis maintenant. Reprenons notre marche.
De part notre condition physique hors norme depuis que notre corps s’était transformé à l’image des elfes, nous ne sentions aucune fatigue, mais bien plutôt cette lassitude qui s’était emparée de nous dès notre irruption dans la forêt. Elle pesait de plus en plus sur chacun de nous. Fael continua sa discussion avec Nilda histoire de s’occuper l’esprit mais aussi d’y voir un peu plus clair. Ce fut Nilda qui prit l’initiative d’aborder ce sujet délicat.
- Il va falloir que tu fasses des efforts pour abandonner cet esprit beaucoup trop terrestre et accepter qu’il y a autre chose que ce que tu peux voir.
- C’est vraiment difficile à admettre. Je suis désolé. J’ai beau faire des efforts, comment croire que quelque chose que je ne vois pas, que je ne sens pas, que je n’entends pas existe ?
- L’air existe bien, tu le crois et pourtant tu ne le vois, ni ne le sens, ni ne l’entends.
- C’est prouvé scientifiquement qu’il existe, c’est totalement différent.
- Soit. J’espère juste que tout ceux qui t’entourent et te sondent en ce moment même ne vont pas t’obliger à croire en leur existence de manière trop fracassante. Mais je ne pense pas que tu n’y crois pas.
- Comment ça. Vous savez ce qui se passe dans ma tête ?
- Dans ta tête et dans ton cœur, oui, je sais ce qu’il s’y passe. Or ce que j’y vois en ce moment, c’est la peur.
- Ca ne prouve rien.
- Bien au contraire. Si tu n’y croyais pas, tu n’aurais pas peur. On n’a pas peur de ce qui n’existe pas. Or tu es proprement terrifié Fael. Et ne t’avises pas de me dire le contraire, c’est tellement puissant que je n’ai aucun mal à le sentir. L’angoisse émane de toi comme un parfum dont tu aurais un peu forcé la dose !
Fael se renfrogna, n’ayant aucun argument pour sa défense. Mais il fut bien forcé de reconnaître que Nilda devait avoir raison. Oui, il y croyait, mais sans l’admettre, enfin jusqu’à cette discussion.
L’angoisse n’était pas le fardeau le plus pesant pour moi, mais une insoutenable curiosité pour ceux qui étaient apparemment là, à me surveiller et que je ne voyais pas. J’avais beaucoup de mal à me concentrer sur ce que me disait Mirima. Sa voix paraissait lointaine et incompréhensible. Une autre voix se fit entendre, beaucoup plus distincte, claire et …tellement suave et fascinante, plus je m’approchais de cette voix, plus l’euphorie me gagnait, après ces heures de malaise et de détresse, c’était irrésistible.
- Qui es-tu ? Je ne puis m’empêcher de lui parler.
- Je suis celui qui vient de l’autre côté. La mort te fait-elle peur ?
- Oui, terriblement.
- Et pourtant, tu l’as tutoyée. Tu l’as frôlée à un moment de ta vie. Et volontairement qui plus est. Est-ce-que je me trompe ?
- Non, c’est vrai. Comment sais-tu cela ?
- Je sais absolument tout de toi. Je sais aussi que tu serais beaucoup mieux avec moi ici. Viens, tu n’as qu’à te laisser aller, je m’occupe du reste. Je te promets une félicité dont tu n’as pas idée. Accepte mon invitation, tu ne seras pas déçu.
J’allais me laisser entraîner lorsque je vis le visage de Mirima penché sur moi et m’appeler. J’étais allongé sur le sol, et apparemment je reprenais pied dans la réalité.
- Calion, qu’est ce qu’il s’est passé ?
- Je te retourne la question, pourquoi est ce que je me retrouve là, par terre ?
- Ca faisait un moment que je te parlais et que tu ne répondais pas, puis tu as complètement fermé ton esprit au mien et tu es tombé, inconscient. J’ai cru que tu étais mort, foudroyé. Tu m’as fais une belle peur. Tu te souviens de quelque chose ?
- Quelqu’un m’a parlé, et je l’ai écouté, j’ai dialogué avec cette voix. Oh, écoute, elle était tellement bienfaisante ! je me sentais bien, plus rien d’autre n’avait d’importance que de partir avec cette voix. Et Puis tu m’as sorti de cet état. Elle voulait m’entraîner dans la mort, avec elle. Tu as dû être particulièrement convainquant pour me sortir de là.
- J’ai eu très peur. Je me suis concentré comme je ne l’avais encore jamais fait pour entrer en contact avec toi. J’y ai mis tout ce que je ressentais pour toi. Apparemment l’amour qui liait les Peraldar est plus fort que la mort !
Alors là, ce qu’il venait de me dire était encore plus invraisemblable que ce que je venais de vivre, venant de Mirima, c’était tellement inattendu ! Il avait été tellement glaciale jusque là avec moi. Il sourit devant mon air ahuri puis reprit son sérieux et même un air plutôt inquiet. Et il y avait de quoi. La forêt s’était enveloppée d’une brume épaisse, on ne voyait qu’une espèce de vapeur blanchâtre autour de nous. Et pire que tout : nous étions seuls. Les autres avaient disparu. On ne voyait aucune trace d’eux, on ne les entendait pas bien sûr, la forêt avait le don d’annihiler le moindre bruit. J’entrepris de les appeler, mais sans résultat, ma voix ne passait pas, elle était immédiatement étouffée. Je ne parvenais même pas à contacter Re’hem, c’était la première fois depuis notre rencontre, ce silence me pesait plus que tout. En fait, j’avais cessé d’être en contact avec elle depuis ma discussion avec le mort. J’étais complètement affolé de ne plus l’entendre, une partie de moi-même semblait s’être perdue. Mirima me rassura comme il put
-Je suis là pour toi et toi pour moi. Nous ne sommes pas seuls mais deux. Il ne nous reste plus qu’à avancer, ça ne sert à rien d’attendre.
Nous continuâmes tout droit avec l’espoir d’être dans la bonne direction. Plus nous marchions, plus nous avions l’impression de nous engouffrer dans un tunnel blanc, c’était troublant d’être entouré de blanc, même le sol disparaissait sous le brouillard. Il ne fallait surtout pas sombrer dans l’accablement mais nous ne voyions pas comment nous sortir de là, car même si nous en sortions, les elfes noirs nous attendraient au dehors. Avec un peu de chance, les autres seraient là, oui, ce fut avec ce maigre espoir que nous avançâmes. Tenir la main de Mirima était plus qu’un contact, c’était rassurant, et cela aussi m’aidait à aller de l’avant. J’appris plus tard que la réciproque était vraie, ce contact entre nous était primordial pour l’un comme pour l’autre, une énergie multipliée par deux nous poussait. Ce n’était que le début d’une expérience unique vécue à deux qui allait nous apprendre les valeurs de l’amitié. Des valeurs qui ne se découvrent que dans des moments extrêmes comme ceux que nous connaissions alors.
Après un temps épouvantablement long passé à mettre un pied devant l’autre encore et encore nous touchâmes au but, la frontière de la forêt. La fin d’une angoisse…le début d’une autre. Car personne ne nous attendait là, seulement une nature hostile, faite de rochers entassés les uns sur les autres dans un parfait désordre, comme s’ils étaient tombés du ciel, il allait falloir nous initier à l’art de l’escalade si nous voulions aller de l’avant. Pas d’arbres, si peu de végétation, un paysage lunaire. En plus il pleuvait, et un vent terrible nous cinglait le visage. Nous décidâmes alors de nous installer au creux d’un amas de rochers à l’abri de cette tempête.